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 Serpent contre cactus, ou tourmentes autour d’un livre. [P.V. Eliott Dinescu]

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Isaiah Sullivan
Noppera-bō | Monstre sans visage
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MessageSujet: Serpent contre cactus, ou tourmentes autour d’un livre. [P.V. Eliott Dinescu]   Ven 17 Fév - 15:51

    Le soleil brillait au-dessus du village des Lanternes. Information peu importante quand on sait qu’il fait toujours beau à Tamashi no Higan, mais il est parfois agréable de savoir qu’une aventure se déroulera par un temps radieux. Isaiah errait entre les échoppes de la rue des Artisans. La foule se pressait à l’entrée de plusieurs petits magasins qui baissaient exceptionnellement leurs prix. Le jeune homme trouva ce spectacle particulièrement pathétique et laissa une moue dédaigneuse se peindre sur son visage. On aurait dit un banc de poisson appâté par un bout de pain dans une bouteille. Chacun voulait sa part et il n’en résultait qu’un énorme chaos. Une jeune femme s’extirpa triomphalement de l’une des queues, un petit paquet en main. Isaiah y reconnu un pantin en bois grossièrement vêtu d’une salopette verte. Un cadeau destiné, à coup sûr, à un enfant. Son dédain se transforma en un profond dégoût, et laissant ces fous s’arracher de pitoyables morceaux de bonheur, il reprit sa route, les mains dans les poches. Pourquoi faire tant d’efforts pour un enfant qui n’en percevra pas l’infime quantité ? Voilà du temps et de l’énergie gaspillés pour rien. Quelle bande de sots.

    Il passa devant la boutique du dénommé Tsubaki Vachequirit… Ou quelque chose comme ça. Isaiah n’avait jamais été très doué pour retenir les informations qu’il considérait comme inutiles et les noms de famille en faisait largement partie. Tout ce dont il était certain c’était que ce type avait la réputation de tout savoir et ça, ce n’était pas bon pour lui. Pour plus de sécurité, il passa de l’autre côté de la rue, préférant ne pas longer l’échoppe de trop près. Ce léger détour le fit arriver droit sur une bouquinerie. Il ne pensait pas s’y attarder jusqu’à ce que son regard se pose sur un bel ouvrage à la couverture rigide et relié à la main. Le titre, très sobre, annonçait : "Ma vie à Tamashi no Higan". Isaiah s'y intéressa aussitôt, songeant y trouver bon nombre d’informations supplémentaires sur cet univers navrant et de quoi faciliter ses mauvais desseins. Le prix était dérisoire en comparaison du travail fourni, mais à Tamashi no Higan, presque tous les livres étaient ainsi, et après six mois passés dans le pays ce n’était plus un fait étonnant. Isaiah poussa la porte de la boutique et fut accueilli par un son de clochette. Il n’y avait personne. Tant mieux, il n’aurait pas eu la patience d’attendre de toute façon. Cinq minutes passèrent sans que l’on vienne le servir. La moutarde commença à lui monter au nez et il se mit à pianoter furieusement le comptoir. Une minute s’écoula à nouveau quand Isaiah s’emporta :

    « Oh ! Y’a des gens qui sont mort comme ça ! »

    Un silence absolu lui répondit. Il était près à rebrousser chemin quand un vieillard, sortant de son arrière-boutique, le salua en souriant. Ça sentait le papi sourd comme un pot tout ça. Dépité, Isaiah passa sa main sur son visage. Il allait lui falloir beaucoup, beaucoup de patience. S’en suivi de longues minutes de quiproquo, un gérant qui lui proposa une dizaine de livres complètement hors sujet, qui se révéla également à demi myope et finit par accabler Isaiah de reproches quand celui-ci lui mit sous le nez, le volume tant désiré. Le jeune homme faillit perdre de nombreuses fois son sang-froid, mais finit par triompher sans faire avaler ses livres au grand-père. Il ressortit trente minutes plus tard, son achat en main et la mine renfrognée.

    « Au revoir Madame ! » s’écria le vieillard en agitant joyeusement la main.

    Isaiah claqua violement la porte et comme c’est un jeune homme charmant, il pria pour que cette momie crève dans son sommeil en s’étouffant avec sa salive. Sans prendre le temps de jeter un coup d’œil à sa dernière acquisition, il prit la rue en contresens en espérant pouvoir rentrer chez lui rapidement. Hélas, la journée était loin d’être terminé et le jeune homme eu rapidement à affronter un marasme humain. Face à lui, un flot d’hommes et de femmes envahis rapidement la rue. Quant à savoir d’où ils sortaient et ce qu’ils faisaient là, c’était un mystère. Les habitués de la ville compareront habillement ce phénomène aux bouchons des heures de pointe. Ballotté entre tous ces gens, Isaiah se sentit fort mal à l’aise. Il se débattit pour avancer à contre courant, heurtant mille fois des inconnus, rentrant inévitablement dans des murs, trébuchant, enrageant, jusqu’à arriver à s’extirper de toute cette agitation en se glissant dans une petite intersection. Là, il put reprendre son souffle et attendre que ce tsunami humain s’apaise. Se sachant hors de danger, ce n’est qu’à cet instant précis qu’il s’aperçut de la disparition de son livre si durement acquis. Promené entre ces innombrables paires de pieds, l’objet pouvait être n’importe où maintenant. La colère gagna Isaiah, il inspira profondément, imagina longuement le vieux vendeur en train d’agoniser, et une fois fort de cette énergie malsaine, il partit à la recherche de son bien en maugréant :

    « Journée de merde ! »


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Eliott Dinescu
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MessageSujet: Re: Serpent contre cactus, ou tourmentes autour d’un livre. [P.V. Eliott Dinescu]   Jeu 23 Fév - 15:53


Eliott marchait. Il n’aurait su dire depuis combien de temps. Sûrement un paquet. Cela lui importait peu. Il marchait tout simplement. Il aimait traîner des pieds. Ne rien faire de ses journées sinon balader son corps flasque et sans énergie. Errant aux travers des rues de la ville. Une ville relativement banale quant à ce qu’on pouvait y trouver. Elle lui faisait un peu penser aux villages perdus de Roumanie. Sans les couleurs et la festivité apparente. Mais avec pour point commun de ne pas disposer d’un pet de quoi que ce soit d’électronique. Pas même de lignes téléphoniques. Pas de réseau non plus.
Sortant son téléphone portable de sa poche, Eliott jeta un énième coup d’œil rapide à l’objet, vérifiant encore une fois cette frustrante inexistence. C’était une espèce de vieille brique à la coque verte. Une antiquité, mais qui lui convenait parfaitement. Artefact qui ne paraissait finalement pas si arriéré que ça au vue de ce qu’il avait pu croiser, et qui se révélait par contre complétement inutile depuis son arrivée.

Va falloir que je songe à l’jeter un jour quand même, se rappela-t-il mollement et il continua sa marche.

Le jeune homme ne faisait pas vraiment attention à où il allait. Il laissait ses pas le guider avec confiance. Prenant simplement la minutie d’éviter les endroits bondés autant qu’il le pouvait. Parfois, il s’arrêtait au milieu du chemin et regardait en l’air. Curieuses, certaines personnes le croisant – celles qui ne ronchonnaient pas sur le fait qu’il gênait en bouchant ainsi le passage – levaient à leur tour le nez en l’air. Mais n’apercevaient rien d’anormal et repartaient déconcertés, posant des regards intrigués et légèrement irrités sur le garçon à la tignasse verte. On aurait pu croire qu’Eliott le faisait exprès. Pour jouer des tours à ces badauds quelconques. Mais non. Eliott se foutait royalement de ces gens et s’attelait particulièrement à les ignorer. Non, il s’agissait plutôt d’une espèce de bug. Ça lui arrivait parfois. Une sorte de flemme d’avancer. Et puis ses yeux se portaient automatiquement vers le ciel. Lui-même n’avait jamais réellement compris pourquoi il faisait ça. Il aimait bien, c’est tout. Et ça lui suffisait comme explication.
A d’autres moments, il s’asseyait sur un des bancs disposés çà et là dans le village. N’hésitant pas à faire fuir les gens déjà installés pour avoir la place pour lui seul lorsque l’endroit lui plaisait. Puis, une fois confortablement installé le dos contre les lattes de bois et les jambes étendues devant lui ou bien le derrière posé sur le dossier et les pieds ballants, il observait ses alentours. Les passants, les boutiques, les massifs, les parcs. Spectacle dont il se lassait relativement rapidement. Il reprenait alors son vagabondage sans plus de vivacité.

En clair, Eliott prenait du bon temps. A sa façon.

Tout ce qui lui manquait c’était un bon roman. Et ce manque commençait à lui devenir pesant. Quelques jours qu’il était arrivé et il n’avait toujours pas mis la main sur un livre. Ce monde était-il à ce point perdu dans les temps anciens ? Au bout d’un petit quart d’heure de recherche infructueuse – oui, la patience n’est pas son fort, le pauvre bougre –, Eliott se décida à se renseigner auprès des habitants. Il arrêta donc la première personne qu’il était sûr de pouvoir vaincre facilement si elle révélait un signe quelconque de rébellion.


« Hé, la vioque ! – Oui, eh, d’abord me zieute pas comme ça, merde, si tu l’sais pas t’as qu’à te regarder dans un miroir. – Bon, je sais que ça doit pas être le genre de truc qui te monte le bourrichon, mais t’saurais pas où je peux trouver un bouquin par hasard ? »

La chétive quinquagénaire qu’il avait sans ménagement stoppée dans sa route, leva vers lui des yeux surpris emplis d’incompréhension, et légèrement humides. Eliott haussa un sourcil. La femme se hâta alors de lui indiquer le chemin vers une rue où l’on pouvait trouvait aisément des libraires et tourna les talons pour s’éloigner de l’énergumène dès qu’il eût détaché son attention d’elle, jetant régulièrement des coups d’œil angoissés derrière son épaule.


Quelques instants plus tard, Eliott déboucha sur une rue des plus animées. Devant lui, derrière lui, tout autour de lui, bourdonnait un gigantesque amas de tierces personnes, se heurtant et se bousculant à la façon des abeilles en plein butinage. Allant et venant d’une boutique à l’autre, d’un côté à l’autre de la rue, le flot créait l’effet de vagues ivres violentées par le vent. Et Eliott sentit rapidement le mal-de-mer lui monter au ventre.
Le jeune homme connaissait ce genre d’endroit. Ce genre d’effervescence. Ce genre de foule. Les soldes. Sa hantise. Immobile à l’entrée de cet océan humain, il hésita à s’aventurer d’avantage dans cette jungle qu’il répugnait tant. Longuement, il pesa le pour et le contre. Mais sa quête du saint recueil lui apparue finalement plus urgente, et il se lança vaillamment à l’assaut de ce monstre tanguant.
C’est alors qu’il était concentré à éviter le plus de contact physique possible avec les zombis qui se pressaient autour de lui qu’il trébucha. Ou plutôt que quelque chose le fit trébucher.


« P’tin de merde ! » lança-t-il sans vergogne, concentrant toute sa hargne grandissante dans ses poings tandis qu’il se retournait pour voir qui avait bien pu oser lui faire ce foutu croche-patte.

Ne voyant personne à sa hauteur, Eliott baissa le regard et tomba sur… Un livre. Un vrai bouquin. Exactement le genre de truc pour lequel s’était risqué en ce lieu. Sa colère retomba d’un coup. Qui pourrait en vouloir à un vulgaire objet. Pas si vulgaire que ça en plus, une vraie de vraie œuvre.

Profitant sans remords de cette heureuse découverte, Eliott ne se fit pas prier deux fois et ramassa l’ouvrage. Lorsqu’il le toucha, une surprenante émotion s’empara de lui. Comme si il s’était établi une sorte de connexion entre lui et le livre. Un lien puissant. Des frissons lui remontèrent le dos. Il se sentait… complet. Et puis, à peine se fût-il redressé que la sensation s’estompa. Eliott grimaça. Il commençait sérieusement à saturer. Marre de tous ces trucs invraisemblables. Marre de ce monde de fous et de dégénérés. C’était parfait comme épopée d’aventure pour un roman. Pas quand cela vous arrivait.
Marmonnant virulemment dans sa barbe, Eliott tint un instant le tome devant ses yeux, le soupesant du regard. Il s’agissait d’un bel ouvrage. Dépouillé, élégant. Il lui rappelait la figure d’un homme aisé et richement cultivé, ayant réussi à conserver une certaine modestie et simplicité. Le genre d’homme qui impose, sans le forcer, un certain respect. S’en était à se demander comment personne ne l’avait récupéré avant lui. Et comment son propriétaire avait pu le laisser s’échapper. Choisissant de ne pas s’attarder sur ce menu détail – après tout, perdu c’est perdu et trouvé c’est gagné, non ? –, Eliott le mit précautionneusement sous son bras et continua sa route, à la recherche d’un coin plus tranquille pour s’adonner à sa passion paisiblement et d’oublier ne serait-ce qu’un peu ce qui lui arrivait.

Mais c’était sans compter la poigne qui se referma sur son épaule.

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Isaiah Sullivan
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MessageSujet: Re: Serpent contre cactus, ou tourmentes autour d’un livre. [P.V. Eliott Dinescu]   Jeu 1 Mar - 19:16

    Voleur volé ou voleur pas doué ? C'était là l'unique question qui taraudait l'esprit d'Isaiah. Il avait repris sa route, sans vraiment savoir par où commencer. Pour une fois qu'il avait joué les honnêtes citoyens, le résultat était remarquablement pitoyable. Mais merde ! Il l'avait acheté ce bouquin ! Il s'était même retenu d'éclater la tête du vieux vendeur avec. C'était bien la preuve qu'il le méritait son trophée non ? Un soupire s'échappa de ses lèvres et c'est renfrogné qu'il continua sa route. La foule s'était peu à peu disséminée, mais la rue était toujours bondée. Des ancêtres disputaient des nabots, des andouilles draguaient des pintades… Une magnifique peinture de la bêtise humaine. C'était pitoyable. Tous cette foule heureuse et souriante, tous ces gens respirant le bonheur… Isaiah haïssait chacun d'entre eux sans exception. Il n'avait pas besoin de les connaître pour savoir qu'ils étaient sots. Leur visage illuminé de joie lui suffisait. Il est intéressant de constater que le sale caractère du jeune homme n'a pas tendance à s'améliorer. La perte de son livre a eu raison du peu de satisfaction qui lui restait. Ce n'est plus qu'un serpent affamé qui cherche à passer sa hargne sur un innocent mulot. Le lieu en regorgeait et il n'allait pas tarder à s'en mettre quelques-uns sous les dents.

    Le regard morne, fixé sur le sol, Isaiah avançait sans grand espoir de retrouver son bien. Il fut alors timidement interpellé par une demoiselle aux cheveux chocolat et aux joues rosées. Elle donna son nom, Mina, puis le questionna sur le chemin à prendre pour rentrer au Quartier des Âmes. Si Isaiah avait eu des revolvers à la place des yeux, la jeune fille aurait été transformé en passoire. Cependant, il avait visiblement affaire à une pauvre gazelle égarée, un sujet très intéressant qui fit naître en lui une idée bien plus sordide. Un tendre sourire se dessina sur son visage, il se présenta à son tour et fit mine de réfléchir. Il inventa plus ou moins une direction et proposa galamment à Mina de la raccompagner prétextant que c'était sur son chemin. Courir. C'est ce que ferait la jeune femme si elle n'était pas déjà hypnotisée par la verve de ce vicieux serpent. Ils avançaient tranquillement. Isaiah parlait de tout et n'importe quoi, s'emmêlait quelques fois les pinceaux avec une grande précision et petit à petit, il gagnait la confiance de Mina à laquelle l'innocente naïveté ne laissait aucune chance de sortir de ce guêpier. L'esprit tortueux du jeune homme fonctionnait à plein régime. Il ne savait pas encore à quel degré de méchanceté il désirait voir s'écrouler l'idiote jeune fille. Humiliation, accusation de vol, extorsion d'argent, perversion… La crédulité exaspérante de son interlocutrice offrait tant de possibilités qu'il peinait à se décider. Il finit par faire son choix et, s'arrêtant soudainement au beau milieu de la rue, il tâta fiévreusement ses poches.

    « Qu'est-ce que… C'est pas vrai ! On m'a volé mon portefeuille ! Oh non, non ! Il fallait qu'un truc pareil m'arrive aujourd'hui ! »

    Il plaqua ses mains sur son visage. Son masque grave et tourmenté dissimulant celui d'un monstre sans gêne. Il ne fallut pas dix secondes à Mina pour s'inquiéter. La gentille demoiselle s'avança, posa sa main sur le bras d'Isaiah et lui demanda d'une voix douce ce qu'elle pouvait faire pour l'aider. Gagné. L'histoire était toute prête. Il avait fait une bêtise, un accident qui avait enflammé une partie d'un bâtiment. Le propriétaire, agressif et violent, avait demandé à être remboursé. Et voilà que son portefeuille disparaissait ! Quel malheur ~

    Reprenant ses esprits, Isaiah posa un œil hagard sur la foule, comme s'il pensait y trouver son voleur imaginaire. Il jouait son rôle à merveille. Mina essayait de le rassurer de sa voix douce mais bouleversée. Oh, elle voulait tellement faire quelque chose ! S'était sa faute auprès tout, si elle ne lui avait pas demandé son aide rien de cela ne serait arrivé… Oui, elle devait le secourir ! L'étau se resterait sur la jeune fille. Prise au piège par les mensonges d'un serpent à sonnette, elle s'apprêtait à succomber sous les crocs venimeux de l'animal. Mais il y a des moments où les bonnes étoiles veillent sur ces petits êtres innocents qui rendent le monde meilleur et heureusement pour Mina, cette journée en faisait partie. En balayant la foule du regard, Isaiah s'était arrêté sur un objet étrangement familier. Une couverture de cuir, une reliure à la main, des décorations fines, le tout dans les mains d'un type à la chevelure mentholée. Son sang ne fit qu'un tour. D'un vigoureux revers de main, il écarta Mina et s'engouffra dans la foule sans quitter la glace pistache mouvante des yeux. Il ne lui fallut pas longtemps pour le rattraper. Le petit pickpocket n'avait rien remarqué et c'est avec une grande satisfaction que la main d'Isaiah enserra son épaule.

    « Ça va là ? Ça t'emmerde pas trop de te servir chez les autres ? »

    Il ne le laissa pas réagir et lui arracha le livre des mains. L'objet ne semblait pas avoir été endommagé. Il posa son regard sournois sur le petit binoclard et tout en agitant le livre sous son nez, il lui lança :

    « Je pourrais te coller une bonne raclée ou bien te dénoncer et te faire balancer dans je ne sais quel trou. T'as de la chance que je ne sois pas si monstrueux, un autre n'aurait pas laissé passer ça. »

    Évidemment, l'histoire n'allait pas s'arrêter là. Isaiah venait de trouver une excellente raison d'utiliser le jeune homme à sa guise et le faire chanter ne le dérangerait pas outre mesure. Ne fallait pas aller trop vite, commencer par lui faire peur, puis le rassurer, attendre sa réaction et aviser en conséquence. Il sentait l'adversaire un peu plus coriace que Mina. Tant mieux, le jeu n'en serait que plus amusant. Il avait hâte, terriblement hâte, de pouvoir le briser comme une brindille. Crac ~


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Eliott Dinescu
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MessageSujet: Re: Serpent contre cactus, ou tourmentes autour d’un livre. [P.V. Eliott Dinescu]   Sam 24 Mar - 17:21

What. The. Fuck. Ce furent les premiers mots qui émergèrent de l’esprit quelque peu troublé d’Eliott.

Tout s'était déroulé bien trop rapidement pour sa pauvre caboche. Sans qu'il puisse rien faire et d'un même geste uniforme, la main se posa sur son épaule, lui fit faire un 180° sur lui-même, tout en lui arrachant une courte grimace de douleur. Sa frustration ne fût que décuplée lorsque ses yeux tombèrent sur ledit étau. Diable, comment une paluche aussi menue pouvait-elle posséder une force aussi intense. Non pas qu'il était jaloux, mais... Il n'eût pas le temps de poursuivre le fil de ses pensées ou de glisser son regard le long du bras attaché à cette foutue main, que son possesseur – au son de la voix, un homme – se mit à lui aboyer dessus.


« Ça va là ? Ça t'emmerde pas trop de te servir chez les autres ? »


En général, Eliott supportait mal qu'on l'engueule. Il aurait pu se mettre en colère. Très en colère. Il aurait pu frapper cet homme. Tout de suite. Ou alors, il aurait pu continuer son chemin en l'ignorant, sans rien dire. Faussement l'examiner avec un dégoût apparent peint sur le visage, puis lui tourner le dos. Mais non. Tout ce qui lui vint sur le moment fut la pensée : « Mais putin, de quoi il parle, ce con ? »
Et c'est ainsi que cela sorti de sa bouche amorphe.


« Mé-méquéhidisscon ?! »


A peine ces mots marmonnés qu'un poids supplémentaire lui était retiré. Un resserrement de doigts autour d'un vide. Un coup d’œil sur du néant. Il le lui avait pris. Il avait pris le livre. SON livre. Celui sur lequel il était miraculeusement tombé, hasard chanceux, providence divine. Celui avec lequel il avait enfin pu espérer passer un agréable moment au calme, car Dieu sait qu'il avait l'air de bonne compagnie.

Eliott sentait la moutarde commencer à sérieusement lui monter au nez.


L'homme leva le menton. Comme pour le jauger, le toiser de haut. Eliott serra les poings.


« Je pourrais te coller une bonne raclée ou bien te dénoncer et te faire balancer dans je ne sais quel trou. T'as de la chance que je ne sois pas si monstrueux, un autre n'aurait pas laissé passer ça. »


OK, c'était fait. Ras-le-bol.

D'abord, primo : qui était ce gars. Et puis, bon sang, pour qui se prenait-il. Nan mais, on ne s'attaque pas aux gens au hasard dans la rue comme ça, sans raisons ! Surtout quand ces dites-personnes affichent très clairement un air de « Don't mess with me please, I'm on my way to this very important appointment I have with myself and if you mind not bothering me, I'll be able not to punch you in the face.» Mais concernant cette dernière chose, et au dépourvus total de l'intéressé, il est certain que personne ne comprenait jamais – ni même ne remarquait – cette complexe expression qu'Eliott s'attelait à afficher dès qu'il en avait l'occasion.

Secondo : mais qu'est-ce qu'il déblatérait, ce satané #&*§! ? Eliott n'était pas une flèche, c'était un fait relativement avéré. Enfin, ça l'était tout du moins dans son ancienne vie. Mais là... Il ne captait rien. Mais alors rien du tout. Niet, nada, nichts. Et l'autre qui prenait ses grands airs avec son jeu du regard et autres sophistiqués moulinets du bras. En plus de ça, s'ajoutait la très flagrante saute d'humeur. D'abord violent et agressif, et puis l'instant d'après mielleux et magnanime, le tout enveloppé d'une ouverte provocation. Eliott en avait mal à la tête rien qu'à l'observer faire, alors réfléchir de surcroît au sens de ces propos... C'était l'échec. Pur et simple.

Et tertio... Bah. Sa gueule ne lui revenait juste pas. Il était trop élégant, trop bien foutu pour son ton hargneux et son regard menaçant. Mais surtout, Eliott ressentait une sorte de gêne, de malaise en sa présence, comme si une aura malsaine s'étendait malicieusement autour d'eux. Une sensation de faux, quelque chose d'un brin pernicieux qui aurait presque arracher des frissons au jeune homme. Bref, il ne le sentait pas, ce gus. Et dans ces cas là, même sans avoir bité ne serait-ce qu'un chouïa la raison de cette altercation, une seule solution: suivre son instinct. Répliquer. Plus fort.

Et ça, Eliott savait faire.


« On va voir qui va coller une raclée à qui, p'tin de beau parleur, prends ça ! »


D'un geste tout aussi rapide qu'assuré, il recula d'un pas – non pas qu'il était trouillard, non, il prenait juste ses précautions – et, en toute fluidité, sortit de sa poche le premier objet qui lui tomba sous la main et le balança le plus fort qu'il le put à la figure du chieur – c'est-à-dire un peu comme une tapette.

L'objet heurta la cible d'un bruit sourd de chair battue, et ce n'est qu'à ce moment qu'Eliott sût de quoi il s'agissait. C'était son portable. La brique verte. Bon débarras, pour une fois que ce téléphone lui servait, bien que ce ne fût pas une de ses fonctionnalités premières. Certes le garçon n'était pas bien vigoureux, mais ce truc pesait son poids, et le visage était bien souvent une partie très sensible chez les gens.

Le livre tomba à terre. Douleur, surprise, faux-mouvement ? La cause importait peu au binoclard : le résultat escompté était là, à leurs pieds.


« AHA ! Et c'est qui qui fait le malin, maintenant, hein ?! M'sieur "j'agresse les gens au hasard dans la rue". Va faire chier ton monde ailleurs ! »


Et Eliott plongea le bras en direction du bouquin, satisfait de lui-même et bien heureux de récupérer son bien. Ou pas ?



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Isaiah Sullivan
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MessageSujet: Re: Serpent contre cactus, ou tourmentes autour d’un livre. [P.V. Eliott Dinescu]   Mer 25 Avr - 10:59

    Un petit rebelle. C'était la définition la plus concise qu'Isaiah pouvait donner de la mauvaise herbe qu'il venait d'aborder. Il aurait pu ajouter une dizaine d'adjectifs plus ou moins avantageux, mais la première expression suffisait diablement. À peine son regard malsain posé sur le jeune homme, il pensait le jeu fait, jeu dont il était le grand gagnant. Ce gamin avait tout de la grande gueule. Celui qui râle, qui insulte, qui menace et qui fuit la queue entre les jambes quand il commence à y avoir un peu de sang. Voilà pourquoi il fallait attaquer fort, le surprendre et l'inquiéter dès la première seconde. Il fallait le mettre échec et mat en un coup, pour éviter qu'il ne prenne confiance en lui et ne tente d'avoir le dessus. Isaiah était persuadé d'avoir vu juste. La suite des événements allait douloureusement lui prouver qu'il s'était trompé. 

    Le début de l'altercation était à son aventage. Il était le prédateur, l'autre sa proie. Le serpent attaqua en traître. D'un geste prompt et sournoisement efficace, il planta ses crocs dans la chair fraîche de son apaitissant repas et laissait son venin s'y déverser lentement. L'assaut s'était déroulé à merveille. Le mulot se dandinait dans son étau baragouinant un charabia preuve de sa détresse. Le livre avait retrouvé son propriétaire et la pauvre petite victime n'avait absolument rien compris. Échec et mat en un coup... Ou presque.

    Alors que l'agneau semblait prendre ses jambes à son cou, dévoré par la peur, sa main glissa dans un poche et en retira une arme redoutable. Un téléphone portable. Si, si, redoutable. En supposant que le jeune homme vienne d'une période plus avancé en technologie, il était fort probable que derrière l'innocente apparence de l'objet soit dissimulé un sabre laser rétractable ou un quelques fonctionnalités des dernier forfait tendances pour atomiser un individu d'une seule touche. Mais non. À des années lumières de cet appétissant bond futuriste, le jeune homme pris de l'élan pour jeter très rustiquement la petite boite en plastique à la tête de son agresseur. La surprise se peignit sur le visage d'Isaiah qui prit le projectile droit dans l'oeil. Le téléphone conquérant chuta mollement au sol, accompagné par le livre que notre irlandais avait lâché dans son douloureux étonnement. Il porta les paumes de ses mains à la zone touchée dans un grognement peu poli. Rien de bien méchant mis à part un coquart — sans doute bien mérité. 

    Le victorieux gnome à lunette se targa d'un "Haha" bien senti et ne se priva pas pour rappeler à son interlocuteur qu'il l'avait cherché. Isaiah lui adressa un regard sombre et puant de haine. La guerre était ouvertement. Aux armes et en avant marche !

    Dans une stupidité sans borne, le jeune homme se pencha pour ramasser le livre. Notre amical Isaiah songea à lui coller un coup de genoux en plein dans le nez, mais son appétit pour la ruse et la manipulation préférait une solution moins violente et plus efficace encore. Avant même que le livre soit à la portée du binoclard, l'irlandais posa son pied dessus un fin sourire sur le visage. Il se pencha ensuite en silence et ramassa, non pas l'ouvrage, mais le téléphone portable.

    C'est qu'elles en renfermaient des informations ces petites boîtes électronique. Une vie ou presque, le tout compacté dans une carte sim et deux bout de plastique. Un inconnu le trouve et il sait tout de vous, et quand cet inconnu n'est autre qu'Isaiah il vaut mieux s'attendre au pire. C'était un modèle assez ancien et relativement usé. Certaines touches s'étaient effacées avec le temps signe que son propriétaire l'avait depuis un bon moment. Il n'était pas, non plus, adepte de nouvelles technologies, sans quoi il aurait changé cette brique verte contre quelque chose d'un peu plus actuel.

    « BIP »

    Le voilà déverrouillé, bienvenue dans l'univers de — il consulta rapidement les derniers SMS envoyés — Eliott. Un prénom mielleux à souhait. La liste de contact n'était pas exceptionnelle, solitaire donc et sans doute un grand lecteur vu la rage qu'il mettait dans ce combat pour un pauvre livre poussiéreux. Direction maintenant la partie la plus intéressante; la galerie.

    Bien qu'il soit un peu vieux l'objet pouvait se venter d'être une excellente autobiographie sur patte grâce à l'indispensable appareil photo qu'il possédait. Isaiah pianota quelques secondes à peine, laissant les photos défiler sous son regard avide d'informations croquantes. Les bâtiments typique de l'Europe de l'est lui laissait supposer qu'Eliott était slave... Ou quelque chose du même genre, mis à part ça chaque cliché était ennuyeusement banal. Isaiah commençait à s'impatienter lorsque son regard s'arrêta soudainement sur l'image d'une petite fille. Une bouille angélique, des cheveux d'or et de beaux yeux de princesse. Elle souriait. Et quel sourire mes amis ! Même derrière les innombrables pixels qui la dessinaient,  on sentait sa joie et toute la chaleur qui se dégageait de la délicieuse enfant. Bingo. Il consulta les données relatives à la photo et retint un large sourire. Cinq minutes avaient suffi pour qu'il apprenne tout ce qu'il voulait sur son nouveau jouet. Une expression plus sereine et légèrement désolée avait pris place sur son visage. Il releva le pied du livre et le ramassa simplement avant de reprendre la parole d'une voix calme :

    « Eliott donc. Ce livre m'appartient je l'ai acheté à un vieillard sourd comme un pot figure toi. Il est possible que je l'ai perdu en route. J'ai été un peu vite en besogne et tu me l'as bien rendu. » Il passa sa main que l'ecchymose qui décorait son oeil droit avant de continuer « Mais pas la peine de prendre tes airs de bad boy avec moi. Tu crois que Misha aimerait te voir comme ça ? »

    Le premier coup était porté. Cette gamine était forcément importante pour Eliott et Isaiah comptait bien en profiter. Perspicace et observateur, l'irlandais se doutait qu'il était arrivé quelque chose à la petite blondinette. La photographie datait de plusieurs années maintenant et s'ils avaient continués de se fréquenter, nulle doute que des photos d'elles plus âgées se seraient trouvées dans la petite boite verte. Il y avait donc deux possibilités. La première, elle avait déménagé. Contrainte à suivre ses parents, la voilà dans une autre ville, voire un autre pays. Elle s'était fait de nouveaux amis et avait complètement oublié ce bonhomme aux cheveux verts qui avait pris soin d'elle quelques années plus tôt. Simple, efficace, mais tellement, oh tellement ennuyeux ! La seconde hypothèse était bien plus délicieuse. Misha était belle et bien morte et Eliott était ou se croyait en parti responsable. Il ne s'en était jamais remis. Pauvre petit. Il allait falloir éclaircir ce mystère et pour ça, Isaiah devait mettre en confiance le jeune homme. Il lui rendit son téléphone, et posa un regard qu'il voulait dénué de reproche sur ce nerveux petit cactus. Et il ajouta une phrase, une unique phrase au double sens subtile :

    « C'est si dur que ça depuis qu'elle est partie ? »

    Partir. Un mot affreux quand on y pense, mais tellement pratique. Isaiah était certain d'avoir vu juste. Il avait piqué là où c'était encore douloureux et avec un peu de chance il avait rouvert la plaie. Oh oui, elle devait même abondamment saigner, torturée par une histoire trop horrible pour avoir été effacée. Petit Eliott, tu vas payer ton entêtement à tenir tête au serpent ~


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Eliott Dinescu
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MessageSujet: Re: Serpent contre cactus, ou tourmentes autour d’un livre. [P.V. Eliott Dinescu]   Dim 29 Avr - 0:54

Etrangement, aucuns coups ne lui furent portés en retour. Pas de débat, ni d’éclats de voix. Cette singularité aurait dû lui mettre immédiatement la puce à l’oreille, l’avertir de l’orage dévastateur qui s’avançait aussi lentement qu’inexorablement vers lui. Mais, bien malheureusement pour lui, Eliott était trop occupé à se féliciter de sa petite victoire pour faire attention à quoi que ce soit d’autre, et avoir la présence d’esprit de lever le nez en l’air.

Lorsque le pied de son adversaire s’abattit telle la hache fendant le bois sur l’objet de toutes ses attentions, il ne l’avait même pas encore atteint. Première défaite. Mais le garçon ne se laissa pas démonter pour autant. D’un geste brusque et qui se voulait forcené, il tenta d’arracher le livre à son emprise maléfique. A nouveau des perturbants picotements dans ses extrémités digitales se firent ressentir, mais il les envoya balader loin dans les méandres de son esprit d’un second tour de force. Rien n’y fit. Ce mec avait de ces mollets ! Pire que sa main à la force d’un étau. Une poigne du diable et un mollet d’acier, saillant pauvrement à cette fine stature, mais non moins redoutables. "Resistance is futil.", comme dirait l’autre.

Eliott renifla un grognement et secoua vivement la tête. Voilà qu’il se remettait à plaindre son propre manque de musculature et à envier l’existence de celle de son prochain. Qui plus est, celle de ce type détestable.

« Et merde… », laissa-t-il faiblement échappé entre ses dents. Quelle frustration.

C’est alors qu’il l’entendit. Son arrêt de mort.

« BIP »

Le son fit dans sa tête l’effet d’un déclic. L’actionnement du cran d’arrêt appelant à une fin imminente. C’est à ce moment qu’il s’en rendit compte. De son erreur. De sa fatale erreur.
Les prunelles d’émeraude ambrée s’écarquillèrent de stupeur et remontèrent par lents à-coups le long du corps s’étirant au-dessus de lui, comme si sa nuque se refusait à lui obéir, voulant peut-être le prévenir des douloureux événements à venir, pour s’arrêter à ses mains emprisonnant le second objet.

« Et merde ! », cracha-t-il, plus véhémentement cette fois-ci, et recula vivement de quelques pas.

Comment avait-il pu l’oublier celui-là.

Les sens aux aguets, les muscles – ou absence de muscles – raidis et gonflés, et les bras légèrement fléchis devant lui, Eliott se tenait prêt pour l’assaut. Prêt à esquiver, prêt à répliquer. Prêt à retenir ses larmes de douillet si l’arme venait à le toucher. Un contre un. Serpent contre cactus. Un VS comme dans un jeu vidéo. Trois, deux, un : combattez !
Mais l’attaque ne vint jamais. A la place, le jeune homme en face de lui se concentra sur l’appareil en main, s’amusant avec les touches sous les yeux complétement ahuris du binoclard. Comme si rien ne s’était passé, comme si ce dernier n’existait pas. Éberlué, il laissa mollement retomber ses bras. Son esprit ramait frénétiquement pour essayer de rattraper la tournure de la situation, mais semblait faire du sur-place.

« Eh… Mais qu’est-ce que tu fous ! »

Tentative pour attirer l’attention superbement ratée. L’autre ne daigna même pas lui adresser un regard ou lui faire signe qu’il l’avait bien entendu. Avait-il seulement conscience que lui était encore là ? Un peu plus et il s’offusquait. Bon, il ne l’avait pas loupé, c’était sûr. Un regard à l’endroit de l’impact attestait de sa violence : déjà, la peau commençait se flétrir. Bientôt l’œil serait aussi boursouflé et noirci qu’une prune trop mûre. Une vue peu ragoutante, mais tout de même, ce n’était pas la peine de se venger sur un simple téléphone. C’était bête, et inutile vu qu’il comptait incessamment sous peu s’en débarrasser. Pourtant, il avait un mauvais pressentiment. Un sentiment incisif et grouillant en lui. Comme si des cafards s’amusaient à grimper le long de sa colonne vertébrale pour se déployer dans sa nuque. Son instinct le lui hurlait. Quelque chose n’allait pas. Vraiment pas. Et le pire, c’est qu’il ne savait pas quoi. Ou tout du moins, pas encore.

Ses craintes furent rapidement confirmées. En un instant, le visage de son opposant avait été traversé par différentes expressions. Subtilement, mais perceptiblement. L’exaspération teintée d’ennui passa furtivement par un éclair de satisfaction jubilatoire pour être remplacée par une assurance défiante et une fausse modestie apparente. Il se sentait assurément en position de force et Eliott ressentait la menace peser sur lui d’autant plus fortement. Il se sentait en l’instant comme un renardeau coincé par un piège, forcé de ronger sa propre patte pour se libérer.

Le garçon suait à grosses gouttes, tendu, sa respiration se faisait saccadée, attendant avec angoisse sa sentence et la suite des événements. En face, le brun à l’œil au beurre noir se pencha d’un mouvement souple. Ce qui eût pour effet de faire reculer l’autre de quelques pas encore. Mais encore une fois, rien ne se passa. Il ramassa tout simplement le livre reposant encore au sol. Sans précipitation. Lestement. Comme s’il contrôlait tout, comme s’il était, à cet instant précis, le maître de ce lieu et des personnes qui s’y trouvaient. Rien ne pouvait l’atteindre. Il avait l’aisance d’un roi et l’élégance du tyran.

« Eliott donc. »

De quoi ?

Comment connaissait-il son prénom ? Que se passait-il ? Comment avait-il fait ? Encore un tour de magie ?
Eliott ne comprenait pas. Peut-être avait-il peur de comprendre. Son instinct lui intimait de faire quelque chose. Maintenant. De lui sauter dessus. Ou même plutôt de s’enfuir. Loin, très loin. Avant qu’il continue. Avant qu’il soit trop tard. Mais trop tard pour quoi ? Il ne parvenait pas à bouger les jambes, elles ne lui obéissaient plus. Et de toutes manières, l’homme ne lui en laissa pas le temps.

« Ce livre m'appartient je l'ai acheté à un vieillard sourd comme un pot figure toi. Il est possible que je l'ai perdu en route. J'ai été un peu vite en besogne et tu me l'as bien rendu. »

L’information mit du temps à faire son chemin dans les allées tortueuses du mécanisme de compréhension de la touffe verte. Un vrai pot de cornichons. Alors comme ça, finalement, c’était lui le fautif dans l’histoire. Non, il ne pouvait le croire. C’était absurde, un simple mensonge de plus. Mais, pourtant… Ça collait parfaitement. Il aurait dû s’en douter. Que le bouquin n’avait pas été là par hasard.
Et re-merde, dans quoi s’était-il encore embarqué à cause de cette histoire stupide de livre.

Le brun effleura sa blessure, accompagnant le geste aux mots, et Eliott, croyant qu’il en avait terminé, ouvrit la bouche pour répliquer d’une remarque cinglante. Et fut stoppé net dans son élan.

« Mais pas la peine de prendre tes airs de bad boy avec moi. Tu crois que Misha aimerait te voir comme ça ? »

La dernière phrase lui fit l’effet d’un bain glacé. Il y plongea tête la première. Un effroi brutal et mordant, insoutenable, se répandit dans tout son être à la façon du mercure s’incrustant dans les veines. Il était pétrifié. Les pupilles dilatées, les muscles bandés douloureusement, le regard hagard.

Hein ?

Il aurait voulu pouvoir se dire qu’il avait mal compris. Qu’il rêvait peut-être. Mais comment se méprendre dans une telle situation. Ce nom qu’il s’était mille et une fois répéter à la façon d’un mantra. Ce nom qui lui revenait presque chaque jour depuis quatre ans. Ce nom qu’il avait chéri et pleuré tant de fois. Comment se tromper ?

L’incompréhension le gagnait une fois de plus. Misha. Comment connaissait-il ce prénom. Où avait-il entendu parler d’elle. La connaissait-il. Tant de questions sans réponses. Et qui le resteraient certainement. Il était tristement impuissant. Et cette impuissance le rendait fou.

Lentement, la haine s’insinua dans son corps, consumant sa chair. Une colère froide, terrible. Le Diable. Maintenant il le voyait. Ses cornes recourbées, ses longues canines aiguisées, ses yeux rouges et mauvais. Son âme même corrompue, suintant de venin et de sang noirci par le vice. Sarsaila*. Comment osait-il, ce vil serpent, prononcer ce nom, que lui-même s’était interdit d’utiliser. Pourquoi la langue de ce démon ne saignait-elle pas pour avoir écorché le prénom sacré d’un ange.

Sous le bras du brun, le livre frémit légèrement, imperceptiblement. Comme si un coup de vent rapide en avait remué les pages. Tressaillement aussi léger que fugace.

Eliott était pétrifié. Les jointures de ses doigts étaient blanchies, ses poings serrés si fort qu’il s’en serait entaillé la paume. Le sang lui martelait les tempes comme un gong, résonant affreusement fort dans sa tête. Alors la voix s’éleva à nouveau.

« C'est si dur que ça depuis qu'elle est partie ? »

Le deuxième coup. Plus dur encore. Il aurait dû s’en douter. Ce fut rapide.

---
FLASH. Misha et lui se promenant main dans la main, sourires aux lèvres.
Des éclairs de douleur le transpercèrent de part en part.

FLASH. Les cris de Misha se répercutant sur les murs, dans son esprit terrifié.
Il se crispa, une courte grimace lui déforma momentanément le visage.

FLASH. Le corps de Misha inerte, cassée, déformée. Jetée comme un chien sur le sol froid.
Il tituba, la nausée lui sauta à la gorge.

FLASH. La tombe de Misha. La peine, les élancements, la rancœur, la culpabilité.
Il porta sa main à son visage et l’y cacha, une unique larme brilla au coin de son oeil.

FLASH. La fuite perpétuelle de ses responsabilités et sa descente aux enfers.
Il resta immobile un instant, puis releva les yeux.

---

Ces changements de comportement avaient duré à peine quelques secondes.

Le brun était toujours face à lui, le regardant toujours de cet œil méprisant et rancunier. Il tendait encore vers lui le téléphone portable précédemment subtilisé, bien qu’Eliott ne le remarqua que maintenant. Comme un appât. Comme s’ils étaient quittes. Mais ils ne l’étaient pas. Loin de là.

Reprenant de sa contenance, Eliott se redressa, le visage inexpressif et le regard fixe. Progressant sans hâte, pas à pas, il s’approcha de l’homme. Tendant la main, il fit mine de reprendre son dû, mais à la place lui agrippa fermement le poignet. Tout alla très vite, ne laissant pas au brun le temps de réagir. D’un geste brusque Eliott le tira vers lui et se saisit de son col, rabaissant sa tête à sa hauteur. Les yeux dans les yeux, il feula.

« Écoute-moi bien, petit con. Je ne sais pas qui tu es, et je ne sais pas si tu te crois malin avec ton petit numéro, ou si tu te prends pour un devin. Et je m’en tape… » Pause. « Mais si tu prononces son nom, si tu l’évoques encore une fois.. ! Je te jure que je t’éclaterai tellement la face que même ta putin de mère ne pourra plus te reconnaître. Je t’enverrai brûler en Enfer, et moi avec s’il le faut. »

Il resserra durement son étreinte sur le fin poignet que retenait sa main gauche. Une sorte de prévention. Signification qu’il ne bluffait pas. Cela lui aurait peut-être parut étrange, en temps normal, de répliquer ainsi face à un parfait inconnu, mais la colère – contre cet homme crachant sur son souvenir, contre lui-même de l’avoir laissée devenir un souvenir – annihilait en lui toute forme de jugement objectif et construit. Le livre était désormais complétement oublié. Son esprit séparé de ce qui lui servait d’instinct, il lui restait la vengeance.

« Compris ? »

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Isaiah Sullivan
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MessageSujet: Re: Serpent contre cactus, ou tourmentes autour d’un livre. [P.V. Eliott Dinescu]   Sam 19 Mai - 10:13

    Tout était tellement facile avec des simples d'esprit comme Eliott. Ils avaient un don pour se mettre dans une pagaille monstre sans effort. Il n'y avait plus qu'à les achever avec plus ou moins de douceur en fonction de la sauce à laquelle on désirait les dévorer. En ce qui concernait ce jeune cactus, une sauce bien épicée était de rigueur et pour cela il fallait frapper fort et de façon efficace. Muni d'un téléphone portable il ne pouvait en être autrement. Le sot avait du renoncer au livre encore prisonnier sous la chaussure d'Isaiah, mais le déverrouillage de son téléphone lui fit relever la tête. Ah ? Il se reculait ? Il avait peur de se prendre un coup. Quel idiot. Ce qui allait arriver serait bien pire. Ses doigts pianotaient sur le clavier et à chaque touches le petit Eliott sentait l'orage arriver. Mais Isaiah aime ménager ses effets et le voir bouillir de doutes était tout bonnement délicieux. Les nuages sombres du passés se rassemblaient autour du jeune homme se faisant de plus en plus menaçant. Ils s'enroulaient autour de lui et le laissaient suffoquer d'inquiétude. Enfin la foudre s'abattit violemment. Elle transperça son corps, s'attarda sur son petit cœur d'homme, puis repartie aussi vite qu'elle était survenue. Un pauvre petit mot avait suffit. Misha. Cinq lettres pourtant si banales à prononcer. Misha. Oh oui. Lorsqu'Isaiah vit la figure d'Eliott se crisper sous la douleur du passé, il ne douta plus une seule seconde. Son coup avait porté, il avait même mis dans le mille et c'était terriblement jubilatoire. Qu'il aurait aimé danser joyeusement autour de lui, sautillant tel le diable et chantonnant l'unique mot nécessaire à sa douleur. Misha. Misha. MISHA !! Ah il souffrait. Il avait mal, une douleur terrible qui vous bouffe si profondément que Sysiphe et son rocher semble être une bien piètre malédiction. On l'enterre, on la noie, on l'étouffe, mais ce n'est jamais assez. Au coin d'une rue, d'une bâtisse ou d'un buisson, il y aura toujours quelqu'un pour la faire remonter à la surface encore et encore, jusqu'à la délivrance d'une mort bien méritée.

    C'était le moment. Le deuxième coup fut pire encore. Tout était subtilement calculé et le vicieux serpent ne se lassait pas du spectacle. Il avait mordu la cible en plein cœur et il n'était pas près de la lâcher. Il voyait toutes les choses qui se bousculaient dans la petite tête du cactus. Sa barrière d'épine avait été brisée si soudainement qu'il ne semblait pas encore comprendre ce qui lui arrivait. Les émotions s'enchaînèrent à toutes allures, défigurant son visage d'adolescent par des grimaces absurdes. Il semblait avoir tellement mal ! …Et puis l'orage disparu. Eliott reprit toute sa contenance en quelques secondes. Le faible vermisseau s'était transformé en valeureux guerrier prêt à tout pour défendre ses souvenirs.

    Isaiah lui tendait le téléphone. Il le regarda s'avancer avec une pointe de surprise. La haine le dévorait, elle était ses yeux, ses poings, sa démarche. Tous ses mouvements étaient régis par cet unique sentiment de rage qui provoquait tant de désastres chez les hommes. Il tendit la main droite et enserra fermement le poignet d'Isaiah, la seconde s'élança vers le col, l'agrippa et força le vicieux serpent à se mettre à la hauteur de sa victime. Leurs regards se croisèrent et la seconde manche put commencer.

    L'air presque innocent, l'irlandais écouta en silence. Un léger sourire se montra lorsqu'Eliott parla d'un devin. Ce nigaud n'avait donc rien compris !

    « Mais si tu prononces son nom, si tu l’évoques encore une fois.. ! Je te jure que je t’éclaterai tellement la face que même ta putin de mère ne pourra plus te reconnaître. Je t’enverrai brûler en Enfer, et moi avec s’il le faut. »

    Le sourire d'Isaiah s'effaça.

    Elle. Il l'avait dit. Il avait parler d'elle. Il avait parlé de cette sorcière, de cette gorgone, de ce monstre sans pitié qui n'avait fait que rêver de sa mort. Celle qui avait passé des années sans le voir, préparant un futur où elle pourrait geindre et déplorer ce monstre qui lui servait de fils. Celle qui n'avait pas été capable de l'étouffer dans son sommeil avant son départ pour ce trou ! Celle qu'il rêvait de voir brûler en enfer…

    Un tsunami de colère avait emporté tout son être. Ses muscles se tendirent, sa mâchoire se crispa et son regard auparavant si méchant et si vicieux semblait éclairé par une toute autre émotion. Une lueur meurtrière s'y était peinte suivie de près par un terrible rictus qui s'étira lentement sur ses lèvres.

    « Oh tu vas me défigurer ? Tu penses vraiment t'en sortir avec tes petits poings ? Quel vile comportement, c'est Misha qui doit être triste en voyant tes mauvaises manières. » Un sourire haineux dévoila ses dents blanches avant qu'il ne reprenne. « Laisse moi donc t'aider à me rendre méconnaissable. »

    Il lâcha le livre et porta sa main libre sur son visage. Ses doigts semblaient étirer sa peau et les sculpta aussi facilement que de la pâte à modeler. Il ne lui fallut pas plus d'une dizaine de seconde pour se créer un nouveau visage. Nouveau ? Pas exactement. Ses traits se firent plus doux et son visage plus rond. Ses yeux devinrent bien plus expressif et prirent une belle teinte émeraude. Son nez plus fin, sa bouche plus délicate et ses joues plus rondes. Enfin, ses cheveux passèrent d'un noir corbeau à un vert pistache tout en adaptant une nouvelle coupe originale et un peu folle. Il était lui. Un second Eliott. Après une observation minutieuse, il avait copié ses traits en détail et le résultat était bluffant. Un ou deux grain de beauté manquaient, mais qui le remarquerait ?

    Isaiah profita de la surprise pour repousser violemment Eliott et reprendre le dessus de cette bataille. Il rêvait de l'écraser et de le piétiner comme un vulgaire moustique. Sauter à pied joint sur son visage, lui briser le plus grand nombre d'os dans de grand fracas pour enfin le laisser en pâture aux corbeaux. Une fin fort sympathique ! Mais non, ce n'était pas le bon moment. À la place, il éclata de rire. Un rire aussi nerveux qu'hystérique, mais qui résonnait avec la voix d'Eliott. Il riait sans pouvoir s'arrêter et si fort qu'il en avait mal aux côtes.

    Il avait déraillé. Complètement déraillé.

    Il passa sa main sur son visage qui retrouva son aspect naturel tout comme sa voix. Cinq minutes lui furent nécessaire pour se calmer. Il essuya les larmes de folie qui perlaient au coin de ses yeux et récupéra toute sa candeur de serpent. Ses iris sombres se posèrent sur le petit cactus à lunette. Il haussa un sourcil tandis qu'un large sourire venait lui décorer les lèvres :

    « Et bien ? Qu'est ce qu'il y a ? À croire que tu t'es vu dans la glace ~ »


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Eliott Dinescu
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MessageSujet: Re: Serpent contre cactus, ou tourmentes autour d’un livre. [P.V. Eliott Dinescu]   Lun 2 Juil - 17:45

Son ultimatum n’avait très clairement pas eu l’effet escompté. Et Eliott, en son for intérieur, s’en mordait les doigts. Cela signifiait que leur duel continuait. Et si le duel continuait, plus à rien les joutes verbales ne serviraient. Et si plus à rien les joutes verbales ne servaient, démonstration de tours de force il y aurait. Et si démonstration de tours de force il y avait, l’un d’eux vainqueur par K.O sortirait.

Et ça, ce n’était pas du tout à son avantage.

Bien que la volonté sourde d’obtenir vengeance l’enserrait avec violence et que la haine virulente qu’il éprouvait en ce moment même à l’égard de ce monstre abjecte lui faisait crisper la mâchoire à s’en casser les dents, au-dedans de ses entrailles, son vrai moi ne pouvait se détacher entièrement de sa personnalité première. Il lui restait, bien cachée sous des liasses et des liasses de mépris, de colère et de rancune, une miette de peur de ne pouvoir sortir indemne de ce face-à-face virulent, une once d’espoir qu’il s’arrête là. Autant pour épargner à son cœur les coupures que ce souvenir lui infligeait, que pour ne pas avoir réellement à se battre. Car, et il le savait bien, sa force physique n’équivalait en rien à sa grande gueule.

Merde alors. Pourquoi tout ne pouvait-il pas se passer comme dans ses plans. Ils combattent du regard, verbalement, quelques petites chiquenaudes, minimes, sont échangées pour faire propre… Et fin. Voilà. L’un d’entre eux – lui en l’occurrence – se montre le plus véhément, et l’autre abandonne. De deux pierres, un coup. Il gardait ainsi intacte la mémoire de Misha et s’en tirait à bon compte. Ou quelque chose dans le genre. …Non mais de qui se foutait-il.

Il se serait volontiers frappé lui-même.

Quelle volonté de merde ça lui faisait, la couardise ! Un mec d’une telle ignominie, véritablement une des pires ordures de l’humanité – c’est tout du moins ce qu’en pensait actuellement Eliott –, marchait sans vergogne sur le souvenir meurtri de sa sœur de cœur et, lui, il devait forcément songer à la meilleure façon de sortir de cet affrontement sans bobos. Quel homme. Mais quel homme, j’vous jure.

Maugréant intérieurement contre lui-même, mais serrant toujours aussi fermement le col du parjure en se targuant de son regard le plus mauvais, c’est donc, tout de même, avec une certaine inquiétude, dissimulée sous des relents de haine dégoulinante, qu’il assista à la suite de la scène se déroulant sous ses yeux.

Et jamais, au grand jamais, ne s’était-il attendu à ça.

A la suite de la tirade sifflante de menace qu’Eliott lui avait crachait en pleine figure, le visage de l’étranger se décomposa. Son ancienne assurance défiante se métamorphosa en une tout autre chose. Une chose bien plus terrible. Une chose si sinistre qu’elle envoya des frissons d’angoisse remonter dans tout le corps du chétif binoclard. Il n’était plus seulement un démon, il devenait une faucheuse, avide de sang et de carnage.

Pour sûr. Ça se présentait mal.

Un sourire crispé, grondant d’une rage folle, s’étira sur les lèvres fines, et du fin fond de ses entrailles rongées par le Mal sortit une voix sifflante.

« Oh tu vas me défigurer ? Tu penses vraiment t'en sortir avec tes petits poings ? Quel vil comportement, c'est Misha qui doit être triste en voyant tes mauvaises manières. »

Si c’était encore possible, le visage d’Eliott se tendit encore plus, figé dans une grimace de haine et de dégoût mêlés. NONDIDJOU ! Voilà qu’il recommençait. Il l’avait pourtant prévenu. De ne plus jamais prononcer le mot interdit. Qui plus est en plein dans sa figure.
Une fois de plus, les souvenirs affluèrent en lui tels mille chevaux lancés au galop sur son âme déjà mutilée. Martelant, arrachant, brisant tout sur leur passage. Le laissant à l’agonie derrière eux. Il avait mal. Terriblement mal. Depuis ce jour fatidique et encore maintenant, sa plaie ne s’était refermée. Et ce diable se permettait d’y remuer à nouveau le couteau.

Le garçon vit rouge.

A ce moment précis, son for intérieur, bien remonté lui aussi, se dit qu’il n’était finalement pas complétement idiot de sa part de vouloir lui foutre un pain. Si assez de force y était mise, cela pourrait avoir la chance de le sonner un peu et, ainsi, leur donner momentanément l’avantage. Sinon, ça aurait au moins l’intérêt de marquer le coup, quitte à prendre ses jambes à son cou après.

C’est ainsi qu’Eliott se retrouva en plein mouvement de ce qui devait être son coup de poing le plus cuisant. Mais il se passa alors quelque chose qui l’arrêta net dans son geste.

« Laisse-moi donc t'aider à me rendre méconnaissable. »

Quelque chose défiant toutes aberrations auxquelles il avait pu être confronté dans sa modeste vie.

D’un geste aussi soudain qu’incompréhensible pour Eliott, le jeune homme lâcha le livre qui alla s’écraser au sol, répandant une partie de son contenu autour de sa carcasse et distrayant un instant la touffe verte. Lorsque son attention revint sur le visage de son adversaire, il se figea.
Le brun était en train de se malaxer la tête. Mais pas dans le sens massage du terme, non… Plutôt dans le sens pâte à modeler. Il tirait, tournait, déformait ses traits sans le moindre problème et sans la moindre de douleur apparente.

Eliott restait parfaitement immobile, à demi consumé entre la fascination et l’appréhension. Il ne savait pas encore comment réagir face à la magie, et ne le saurait sans doute jamais. Mais, étrangement, il ne pouvait détacher son regard de cette métamorphose. Pourtant, au fur et à mesure de la transformation, une angoisse sinueuse monta de ses entrailles. Il pensait reconnaître, entre les allers-retours de la main sur le visage changeant, certains traits qui lui étaient familiers. Un éclat par-ci, une forme par-là, le portrait se précisait. Mais ce ne fut qu’une fois terminé, qu’Eliott compris.

Ses yeux s’écarquillèrent d’effroi.

« Qu… »

A peine eût-il le temps de réagir qu’il fut violemment projeté en arrière. Et alors qu’il se relevait avec difficulté de sa chute douloureuse, un rire énorme résonna à ses oreilles.

Son rire.

Mais pas celui qu’il avait l’habitude d’entendre sortir de sa bouche. Un rire hystérique, irréel. Bourdonnant de démence. Un rire à faire trembler même les plus valeureux. Un rire de folie pure.
Et il se voyait, lui, hurler ce rire à s’en perforer la gorge. Lui, ayant perdu la tête, dépossédé de soi-même. Lui, mais à la fois une tout autre personne. Comme s’il se regardait à travers un miroir démoniaque.

Face à lui, se tenant les côtes, se trouvait son double. Son jumeau maléfique. Son doppelgänger. La négation parfaite de toutes formes de Dieu, de Justice ou de Bien.

« Sarsaila… »

Un murmure. Un souffle. A peine audible.

Ce n’était plus, désormais, la haine ou la surprise qui clouait le corps d’Eliott. C’était l’épouvante. Une peur primale, viscérale. « Cours pour ta vie ! », son esprit lui criait, mais son corps refusait d’obtempérer. Ses yeux, ouverts au plus grand par la frayeur, ne pouvaient se détacher du terrifiant spectacle se déroulant devant lui. Le rire se répercutait sur les parois de son crâne, allégeant sa tête dans un tournis de vague inconscience. Son cœur, battant aussi vite que celui d’un lapin prit au piège, menaçait à tout moment de fracasser sa poitrine. Son for intérieur, quant à lui, se débattait en vain dans la mer de crainte qui se déversait dans son esprit.

Aussi rapidement qu’elle était venue, la tempête se calma. L’homme redevint ce qu’il était, laissant là un jeune Eliott plus désemparé et perdu que jamais. Lui, pas changé pour deux sous, se targua encore une fois de son air de loup, mauvais et narquois, toisant de haut le lapereau tétanisé.

« Et bien ? Qu'est-ce qu'il y a ? À croire que tu t'es vu dans la glace ~ »

Livide, Eliott tenta de répondre –bien qu’il n’eût aucune idée de quoi dire–, mais ne réussit rien à sortir de sa gorge encore figée par la panique. Il se contenta de défigurer le brun un long moment, avant de déglutir sa bile.

« Mais… Mais qu’est-ce que tu es, putin ?... » , parvint-il à articuler, d’une voix enrouée.

Puis, tout d’un coup, une nouvelle vague de peur le submergea. Les rouages s’étaient remis en route dans sa petite caboche. Son corps lui répondait à nouveau. Et plus encore…

Se remettant maladroitement debout, les jambes toutes flageolantes d’émotions, il menaça fébrillement.

« T’approche pas de moi, démon… Dégage ! »

Balançant encore d’hésitation, il fit un grand geste peu audacieux du bras pour accompagner ses paroles. Cette fois, il n’avait plus rien à perdre. Il était prêt à encaissé –même si son for intérieur se rongeait les doigts d’appréhension.
Parfois, la peur est d’autant plus efficace dans un combat que la haine elle-même.

Non loin de là, les papiers éparpillés du bouquin tombé au sol frémirent d’excitation. Bientôt.



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Isaiah Sullivan
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MessageSujet: Re: Serpent contre cactus, ou tourmentes autour d’un livre. [P.V. Eliott Dinescu]   Ven 6 Juil - 15:09

    Le problème avec les gens comme Isaiah, c'est qu'une fois sur leur lancée, il est difficile de les arrêter. Ils se mettent à tout dévorer sur leur passage, ils happent les coeurs de leur bouche cruelles, déchirent les esprits d'un regard brûlant et broient les chairs de leurs griffes acérées. Ils deviennent boureaux et la mort les fait rire. Ils jouent avec elle, la laissant s'infiltrer lentement dans leur proie, pendant qu'eux se délèctent de leur agonie, étouffés de remord et de chagrin. Ces gens grandissent pour faire le mal, vivent pour faire le mal et s'y acharnent jusqu'à ce qu'à leur tour, on leur ôte le dernier souffle de vie qui leur reste. Pourquoi tant de rage dans un seul corps, comment tant de haine peut-elle dévorer un unique cœur, combien de temps cet esprit maléfique peut-il survivre ? Toutes ses questions traversent vaguement l'esprit de chacune de leurs victimes. Elles ne comprennent pas. Elles ne le peuvent pas. Elles sont face au diable, au mal incarné et à sa folie destructrice, le mot "raison" n'a alors plus lieu d'exister entre leurs lèvres. Certaines sont là parce qu'elles n'ont pas eu de chance, d'autres parce qu'elles ont essayé de se dresser face à ces volcans de colères, mais toutes auront le même sort…

    Isaiah est un être instable, dévoré par le chagrin. Il s'est construit un rempart pour se protéger, un rempart si épais qu'il a fini par devenir une prison. Chacune de ses briques est taillée dans la haine, soudées les unes aux autres par une rage sourde teintée de folie. Plus personne ne peut atteindre le peu de raison qui lui reste, il est seul et il se venge. 

    En d'autre circonstance, sa rencontre avec Eliott aurait pu aboutir à une discussion simple, peut-être même à un semblant d'amitié, mais non. Le destin en avait voulu autrement et le jeune homme qui avait eu le malheur de ramasser un livre égaré en payait le prix fort. Tout avait merveilleusement fonctionné. La rencontre, le douloureux souvenir de Misha, la colère et maintenant la peur. Peur d'un fou, ou plutôt peur d'un démon. 

    « Sarsaila… »

    Encore ce mot. Il n'avait été qu'un souffle entre les lèvres d'Eliott, mais c'était suffisant. Isaiah avait gagné.

    La terreur clouait sur place le minable cactus, lui imposant l'horrible spectacle donné par une chose lui ressemblant atrocement. C'était lui, lui qui riait, lui le fou. Et puis l'image de cauchemar s'en alla aussi vite qu'elle était venue, remplacée par celle d'un jeune homme au visage d'Apollon et au sourire de Satan. Dressé de tout son long, le serpent était plus menaçant que jamais, la peur avait rendu inutiles toutes ses épines au cactus et il n'y avait plus qu'à se pencher pour arracher ce qui en restait du sol. Il contempla son œuvre, tremblante, livide et faible. Isaiah lui lança une dernière phrase cinglante qui se perdit dans les méandre de son esprit tétanisé et accueillit avec délice, le bégaiement idiot qui lui fut servit comme réponse. 

    Isaiah fit un pas un avant. Une nouvelle vague de peur envahit Eliott qui réajusta faiblement ses appuis. Un geste maladroit accompagna une menace si pathétique qu'elle ne fit que frissonner de plaisir le vicieux serpent. Un nouveau pas en avant, puis un autre et encore un, jusqu'à se retrouver si proche du petit lapereau qu'il pouvait le croquer sans difficulté. Il posa son regard sombre de bête enragée sur le jeune homme.

    Ô comme c'était risqué. Se frotter à une si faible créature n'aurait pas posé problème quelques mois pus tôt, mais ici, à Tamashi no Higan, c'était jouer avec le feu. Eliott était un gamin idiot et couard, mais d'un instant à l'autre, il pouvait reprendre le dessus sur son prédateur et ça, Isaiah le savait. S'il avait été un être raisonnable, il serait parti en savourant sa victoire, mais ce n'était pas le cas. C'était un fou hargneux qui n'avait pas peur de risquer sa vie pour achever son tableau en hymne au malheur. Le sang dopé d'adrénaline lui battait les tempes et il lui était impossible de résister. Il voulait savoir. Quel don avait-il ? De quel pouvoir un misérable insecte comme celui-là allait être doté ? Il n'y avait qu'un façon de le savoir. Il fallait le pousser dans ses retranchements, l'écraser par la peur jusqu'à ce qu'il cède et se dévoile enfin.

    D'un geste prompt, il se saisit du poignet droit d'Eliott qu'il écarta sans ménagement de son corps, le laissant à la merci des pires attaques. Il le serrait si fort que lui-même sentait les muscles de ses doigts se raidirent sous l'effort. Son horrible regard happa les belles iris émeraudes du garçon et un large sourire barra son visage lorsqu'il y vit toute la peur qui y régnait.

    « Tu veux savoir qui je suis ? Je suis tout le monde Eliott. Je suis toi, je suis ton voisin, je suis ton ami, je suis Sarsaila. »

    Ses lèvres s'étirèrent un peu plus et le serpent frétilla de joie. Il sentait qu'il était proche du but et ne résista pas à l'envie de le torturer un peu plus. Lentement, il rapprocha son visage dde celui du garçon, prêt à en arracher le dernier souffle de vie, puis il se glissa jusqu'à son oreille où souffla dans un terrible murmure :

    « Et en la laissant mourir tu es devenu comme moi ~ »

    Le serpent se redressa légèrement avec la lenteur d'un prédateur sûr de lui. Il était hors de question de laisser ne serait-ce qu'un peu d'air à Eliott. Il fallait qu'il étouffe. Maintenant toujours le garçon d'une étreinte exagérée, le serpent prépara son attaque finale. Son regard de prédateur victorieux se posa sur sa proie, et laissant planer un lourd silence accusateur, il finit par susurer furieusement :

    « Monstre… »

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Eliott Dinescu
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MessageSujet: Re: Serpent contre cactus, ou tourmentes autour d’un livre. [P.V. Eliott Dinescu]   Ven 13 Juil - 17:24

Amusant comme il était facile de perdre la face. Comme on pouvait tomber si bas en l’espace de quelques minutes. Comme certaines personnes réussissaient à si bien à nous mettre à genoux à l’aide seule de deux mots.

Cela faisait bien longtemps qu’Eliott n’avait ressenti ça. Une telle peur. Plutôt un effroi. Si pur qu’il s’empare de votre corps et glace jusqu’à votre âme. Une peur qui réveille votre instinct le plus basique de survie, qui place la fuite en unique échappatoire, qui prend possession de vous, de vos pensées. Mais aussi une peur qui gèle vos mouvements avant que vous n’y songiez, qui pétrifie jusqu’à votre esprit… et qui en même temps élève en vous une telle fascination que vous ne pouvez en détacher votre attention. Vous vous évadez, quittez votre corps. Vous devenez un spectateur parmi tant d’autre, brûlant d’admirer la scène finale. Et vous attendez. Immobile.

Oui, cela faisait bien longtemps. A vrai dire, il n’avait rien éprouvé de tel depuis cette nuit-là. Cette fameuse nuit funeste.

Alors que le démon à la verve de serpent se rapprochait, l’effroi revient une nouvelle fois à lui à la façon d’une monumentale claque. Voilà qui était embêtant. Cette peur, pour une fois non pas irrationnelle, mais à la limite du raisonnable, lui collait à la peau. C’est que c’était affectueux comme petite bête ! Une petite bête noire qui se nichait au creux de votre esprit et, après vous avoir enserré la gorge et noué les tripes une première fois, ne vous lâchait plus de ci-tôt.

Rah, se mortifia Eliott. C’était bien la peine de débarquer tout frais, tout neuf dans un nouveau monde pour que, rebelotte, je me fasse looter la tronche par de gros psychopathes et autres siphonnés du goulot. (Et, oui, Eliott considérait bien comme cinglé le vendeur de légumes dans sa carriole qui l’avait frappé, selon ses dires, pour rien du tout. Vraisemblablement, l’honnête homme lui avait simplement tapé un peu sur les doigts lorsque le jeunot qu’il était avait été pris la main dans le sac en plein chipe à l’étalage. Mais Eliott était Eliott, et ses exagérations ne connaissent de limites.)

Et plus l’autre se coulait vers lui, avec la langueur du prédateur ayant acculé sa proie, plus le petit cœur faiblard du binoclard s’affolait. Eliott se mit à réfléchir à toute vitesse, mais les allers et venues désordonnés de ses pensées lui faisaient alors l’effet d’un essaim chaotique de mouches bourdonnantes, aussi zigzagantes et insaisissables.

Il devait faire quelque chose. N’importe quoi. Et vite.

Mais, putin, où étaient ces trucs magiques qui l’avaient bien emmerdé auparavant quand on avait besoin d’eux ! Eliott se rappelait vaguement d’une chose qu’on lui avait patiemment expliquée –ce à quoi il avait, bien entendu, porté une oreille distraite– peu après son arrivée dans ce foutu foutoir… Une histoire de super-pouvoirs. Soit disant que chaque « étranger » nouvel arrivant se voyait octroyé d’un don particulier qui lui était propre, sorte de pouvoir magique en soit.

Eh bien, il l’attendait encore cette habileté cachée ! Et il aurait bien eu l’usage de ce genre de coup de pouce miraculeux, là, maintenant, tout de suite. Mais apparemment, le sort semblait lui aussi s’être entiché de sa personne et s’acharnait sur lui avec une ferveur quasi malsaine. Connard.

Il constata seulement alors que ledit psychopathe mi vipère, mi requin, s’était dangereusement rapproché au cours de ses –apparemment de plus en plus courantes- divagations mentales. Très dangereusement. Le brun était désormais presque collé à lui. Il était près. Trop près.

Merde.

Et, alors que son for intérieur s’acquittait avec une assiduité des plus minutieuses de l’affubler de tous les noms d’oiseau possibles et par-delà l’imagination, en marque de son aberration face à sa consternante stupidité (On ne se perd pas, là, comme ça, dans ses menues pensées alors qu’un danger de mort imminente rampe en sa direction, NANMEHO !), Eliott se retrouva dans l’incapacité totale de trouver quelque part en lui le reste d’un semblant de volonté pour bouger ne serait-ce que le petit doigt. Il se serait volontiers cru ensorcelé.

C’est ainsi que, sans qu’il puisse rien y faire, son poignet se trouva pris au piège de l’emprise des doigts osseux de son chasseur, éloignant son bras de son corps et entravant d’autant plus ses mouvements. L’étreinte fut si brutale, si puissante, qu’elle lui arracha un léger cri de douleur mêlée de surprise. Lorsque ses prunelles revinrent caresser les courbes de la figure adverse, elles furent instantanément happées par le regard embrasé de démence qu’il dardait sur lui. Le sourire resplendissant d’un bonheur pernicieux qu’il affectait désormais était celui d’un ogre affamé venant de se dégoter un enfant dodu à souhait.

« Tu veux savoir qui je suis ? Je suis tout le monde Eliott. Je suis toi, je suis ton voisin, je suis ton ami, je suis Sarsaila. »

La bouche entrouverte, incapable de comprendre sur le moment ce baragouinage d’inepties ou de détacher ses yeux des iris sombres du brun, ombragés par le ravissement de le voir ainsi à sa merci, Eliott contempla ses dernières se rapprocher doucement de son visage. Tant et si bien que le jeune homme pu presque sentir le souffle chaud et saccadé du démon lui chatouiller les pommettes. Le garçon était pétrifié, hypnotisé. Et cette troublante proximité ne fit que l’envoûter d’avantage. Il en aurait rougi. Mais la situation ne le permettait pas.

Sa présence l’enveloppait tout entier et l’enserrait à la façon d’un linceul de la noirceur de son aura. En son sein, Eliott était aveugle. Il était désarmé. Il était seul. Et il suffoquait.

Au dernier moment, l’assaillant changea de cap, frôla sa joue, pour aller se loger au creux de son oreille. Le souffle de son murmure aussi suave que le miel le fit frémir de tout son corps, lui fit tourner la tête.

« Et en la laissant mourir tu es devenu comme moi ~ »

Eliott ne comprit pas tout de suite. Alors que son ennemi relevait lentement la tête pour lui refaire face, il scruta un instant ses traits, étirés du même sourire houleux, de ses yeux grandis d’incompréhension. Se tenant toujours aussi près, ses inspirations ténues semblaient aspirer les siennes et emporter avec un morceau de sa raison.

Puis vint la réalisation.

La mâchoire crispée, les yeux brillants, le poignet endolori, il envoya à son prochain un regard se voulant des plus venimeux, mais qui résulta en une œillade à moitié assurée et puant d’inquiétude. Et la menace virulente qu’il voulait marteler s’étrangla dans sa gorge en une supplique maladroite.

« Ferme-la ! »

Eliott en avait marre. Juste marre. Il voulait que ça s’arrête. Que tout ça finisse. Ses forces l’abandonnaient. Toute trace de volonté aussi. Il se sentait partir. Son esprit glissait doucement vers un endroit plus serein. C’était un cauchemar. Une histoire triste et injuste. Il voulait disparaître. Se terrer au fond d’un trou en attendant que la tempête se calme. Revenir en arrière dans le temps pour se frapper lui-même et s’empêcher de ramasser ce livre. Ce livre qui avait tout commencé.

Certaines personnes assistant à la scène se demandèrent si les feuilles recouvrant le sol n’avaient pas bougées toutes seules. On eût dit qu’imperceptiblement, elles s’étaient rapprochées du couple agité.

Mais ç’aurait été bien trop facile, évidemment, et le serpent continua, assénant le coup final à la manière d’un orchestre.

« Monstre… »

Fils de pute. Sans prévenir, des larmes jaillirent de ses vertes prunelles et inondèrent en un instant son visage. La boule de tristesse, de colère et de douleur mêlées qui s’était nourrie des paroles venimeuses du brun venait d’éclater. C’était trop. Bien plus que ce qu’Eliott pouvait endurer. Ce con avait finalement réussi. Il l’avait poussé au-delà de sa limite.

Les traits marqués d’une souffrance emplie de haine, les yeux inondés cachés sous ses cheveux hirsutes, Eliott se laissa entièrement submergé par la vague de tourment qui s’abattit sur lui à la vitesse d’un éclair et hurla.

« Ta gueule ! »

Au même instant, il y eût une formidable explosion.

Juste à côté d’eux, derrière le brun, les feuilles auparavant reposant calmement sur les pavés s’envolèrent tel d’immenses geysers de papier. Le bruit assourdissant de leurs froissements et de
leurs sifflements lorsqu’elles coupaient l’air en se croisant les encercla rapidement. Le tumulte de leur vol les envoyait de-ci de-là, mais elles se regroupaient principalement auprès des deux garçons. Et plus particulièrement d’Eliott, l’encerclant presque, tel un bouclier vivant.

La vitesse de leur envol conférait même à certaines un fil coupant si bien leurs vêtements et peau, pour le brun peut-être plus de que pour la touffe verte, trouvaient en quelques endroits de fines coupures.

Étrangement, Eliott ne parut pas décontenancé pour deux sous par ce surprenant événement. Comme si cela avait été normal. La suite leur apprendrait qu’il était simplement en état de transe –ou quelque chose dans le genre– et qu’il n’avait tout bonnement plus conscience de ce qu’il se passait autour de lui.

Eliott attrapa un papier au vol de sa main libre et, à son contact, ce dernier sembla se transformer. Adoptant l’allure d’une sorte de lame, sa surface devint plus luisante, attestant du changement de sa nature. Il était désormais aussi solide et acéré qu’une lame de diamant.

Positionnant à la façon d’un pantin manipulé le papier devenu arme sous le cou de son prédateur, sans en toucher la peau mais de façon à ce que l’autre en ressente le tranchant, Eliott leva vers lui des yeux vides.

« Tu ne sais rien de moi. »

Un léger penchement de tête sur le côté. Un petit sourire dénudé de toutes émotions.

« Je refuse d’être comme toi. »

Autour d’eux, les feuilles étaient retombées au sol, aussi brusquement qu’elles s’étaient éveillées, leur vie momentanée envolée. Mais leurs bruissements étaient ceux de chiens de garde silencieux.

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Isaiah Sullivan
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MessageSujet: Re: Serpent contre cactus, ou tourmentes autour d’un livre. [P.V. Eliott Dinescu]   Jeu 26 Juil - 9:18

    « Ferme-la ! »

    Deux mots qui ne furent qu'un preuve de plus de la peur qui paralysait le petit Éliott. Ils ne semblèrent qu'un étranglement entre ses lèvres pâles et tremblantes, une tentative désespérée de faire cesser la torture. Mais non, il n'avait pas avoué et son terrible bourreau refusait de céder. Il continuerait d'actionner les engrenages sordides qui écartelaient son jeune esprit. Il avait mal, il avait peur, et ce n'était qu'une question de temps avant qu'il ne craque… comme une brindille. Avec toute la majesté d'un tyran, Isaiah préparait chaque coup avec minutie. Le dernier serait le bon et il percerait au cœur cette petite chose verte qui avait courageusement voulu l'affronter. C'était le dragon contre le chevalier. Le valeureux combattant, solidement protégé par sa cuirasse, entame le combat avec toute l'aplomb d'un prince. Il brandit son épée, attaque avec fougue, mais elle ricoche sur les écailles enflammées du roi des reptiles. Alors il a peur, il ne trouve pas la faille et de grand guerrier, il devient vulgaire boîte de conserve. Il essaye de se cacher, mais c'est trop tard, la bête a été mise en appétit et elle a envie de jouer. Elle l'attrape et commence à arracher, lentement, sous les cris de détresse, chaque bout de l'armure dans le grincement sordide du métal. Le chevalier n'est plus qu'un homme dévoré par l'effroi, certain que la mort ne peut prendre de pire visage. Et puis c'est le coup de grâce. 

    « Monstre… »

    Les belles iris d'Eliott furent noyées par un torrent de larmes. Elles inondèrent son visage sans répit, balayant sur leur chemin ce qui restait de l'orgueil du garçon. Son cœur était à vif, son âme broyée sous la torture… Eliott n'était plus qu'un homme, si faible face au dragon qui contemplait son œuvre avec jubilation. Isaiah avait gagné.

    Mais le chevelier se releva. Le dragon ne l'avait pas encore tué, il aurait dû.

    Une explosion exceptionnelle résonna juste derrière le serpent. Surpris, celui-ci abandonna l'étreinte qui enserrait le poignet de sa proie et il se prépara car l'orage grondait pour lui. Il avait poussé Éliott dans ses retranchements, jusqu'à sa dernière limite, et ce juste par sadisme et curiosité. Maintenant, il fallait survivre. L'ouragan arrivait au dessus de sa tête, il devait être prêt. 

    Rapidement, le bruit fut de plus en plus assourdissant. Et le serpent ne put retenir un sursaut d'inquiétude lorsqu'il comprit d'où venait cet extraordinaire vacarme. Partout autour d'eux, un terrible ballet de feuilles se produisait. Elles dansaient avec tant d'adresse et de force que s'en était envoûtant. Menées par l'orchestre de leurs vas et viens incessants, elles tournoyaient, volaient et virevoltaient avec le panache des oiseaux de malheur. C'était beau, effroyablement beau. 

    Elles les frolaient avec adresse, caressant leur roi aux yeux emeraude, coupant l'ennemi au regard brûlant. Guerrieres éphémères, uniquement faites de papier, elles défendaient fidèlement leur souverain, finissant par faire reculer le monstre subjugué d'un pas. D'infimes blessures entaillaient sa peau de dragon et laissaient quelques perles de sang s'en échapper sans qu'il soit capable de s'en apercevoir. C'était à son tour d'être ensorcelé par cette représentation diablement enchanteresse. Et puis il se reprit.

    Isaiah s'arracha violement à ce mortel spectacle pour reposer ses iris sombres sur son organisateur. Eliott n'était plus là. Ou plutôt, il avait laissé place à autre chose, une chose bien plus forte et bien plus inquiétante. Le serpent se savait en danger. D'une main de maître le jeune homme saisit un papier au vol et celui-ci se raidit avec une telle force qu'il n'y avait aucun doute quant-à son tranchant. Le garçon avança d'un pas et d'un mouvement saccadé emprunt d'une fascinante folie, il plaça sa nouvelle arme sous le cou à la peau blanche d'Isaiah. Ce dernier pencha légèrement la tête en arrière, tâchant d'échapper à cette menace, mais il fut incapable de retenir un frisson, mélange d'excitation et de peur, lorsque son regard croisa les iris abyssales du jeune homme.

    Il était en transe, dévoré par quelque chose qui le rendait affreusment interessant et qui excita la curiosité d'Isaiah pour ce faible garçon devnenu en un instant, l'égale d'un fou.

    « Tu ne sais rien de moi. »

    Ces mots furent prononcé d'une si étrange façon, qu'il était impossible de savoir s'il étaient plus teintés de haine que de tendresse ou si l'on y percevait plus de folie que de lucidité. Une seule chose était sûre, elles étaient dénuées de peur. 

    La tournure que prenait les événements ne plaisait guère au serpent qui savait qu'un homme n'est jamais plus manipulable que lorsqu'il a peur. Mais en l'instant présent, Eliott ne semblait plus craindre son adversaire et si le dragon ne reprenait pas le dessus, alors le chevalier émeraude sortirait grand vainqueur et de cela il n'en était pas question. Pourtant, le monstre resta de marbre, seule un légère grimace déformait ses lèvres fines, tandis que son cœur battait à tout rompre dans son torse.

    « Je refuse d'être comme toi. »

    Un éclair de détresse balaya les traits du serpent. Lui, le vile serpent qui rêvait d'être le monde entier, le monstre aux milles visages, l'homme aux inombrables masques et bien personne, absolument personne ne voudrait sa place… Cette constatation s'imposa au fer rouge dans son esprit dérangé, l'effrayant jusqu'au plus profond de son être. Un frisson de terreur lui glaça le sang, alors que son orgueil maitrisait fièrement toute sa physinomie. Il ne fronça que faiblement les sourcils, laissant couler un regard douloureusement haineux sur son assaillant. La carapace du dragon était entaillée, la bête blessée. Juste de quoi l'enrager un peu plus.  Les innombrables feuilles, aux aguets, attendaient le moindre signe pour attaquer. Leurs chaotiques bruissements donnaient à l'instant une atmosphère lourde et prenante dont les quelques spectateurs ne savaient s'ils arriveraient à se détacher. Le temps semblait arrêté. Aucun des deux protagonistes de la scène ne bougeaient. Le duel était à son paroxysme et on brûlait de savoir qui briserait le premier ce combat silencieux.

    Enfin, Isaiah bougea.

    Lentement, il leva sa main froide et pâle pour la poser sur celle d'Eliott, la même qui le menaçait encore d'une lame tranchante. Il ne tremblait pas, seul un cri sourd et effroyable résonnait dans son esprit tourmenté, un hurlement continue qui le suppliait de mettre fin à la vie de cette larve verte. C'était un râle terrible qui s'élevait dans tout son corps dans une seule prière. « TUE LE ! » Il était le seul à l'entendre, le seul à le supporter dans ce silence. Mais, il fallait que cela cesse ! Il fallait à tous prix qu'elle se taise !

    L'autre main d'Isaiah se leva à son tour, plus vivement, plus menaçante, prête à frapper. Elle se tenait là, répondant aux ordres et obéissant sans discuter et elle s'abattit.

    Pourtant, pas un cri, pas un son ne vint troubler l'intense moment. La main s'était déposée délicatement sur la joue d'Eliott. Elle avait désobéi. Le serpent se rapprocha, comme apprivoisé. Son visage était serein et il s'avança encore. Ce ne fut qu'une fois au plus près de lui qu'il glissa dans un murmure :

    « Et bien qu'attends-tu ? Vas-y tue moi.  »

    Le reptile se redressa de toute sa hauteur de prédateur. Il lâcha le jeune homme, lui rendant toute la liberté dans ses mouvements. Il le toisa d'un étrange regard et fini par lancer :

    « À moins que tu ne sois trop lâche… Après tout ce n'est pas le première fois que tu te défiles n'est-ce pas ? Tu sais que tu aurais pu la sauver. Tu étais là, tu savais, tu pouvais même prévoir que ça arriverait ! Alors pourquoi tu n'as rien fait Eliott ?! »

    Étrange spectacle que celui-là. Difficile de savoir se qui s'enchaînait dans l'esprit blessé du dragon. Pourquoi l'inviter à donner la mort ? Pourquoi cherchait une nouvelle fois à le faire basculer ? C'était idiot. Au delà même de toutes les infimes parcelles de raisons qui lui restaient. Et pourtant. Si Eliott craquait, s'il finissait par ne plus supporter cette voix sifflante qui se moquait de lui, alors il tuerait. Violemment, ou non. Peut-être y prendrait-il du plaisir, mais il le ferait. Et qu'elle délivrance alors pour cet être vile et cruel qu'il avait bravé ! Il quitterait enfin sa prison de haine, laissant un dernier cadeau empoisonné à ce faible garçon. Ce microbe qui avait réussi ce qu'Isaiah ne pouvait faire. Ce vers minuscule qui avait usé de tout son courage pour enfouir son passé dans les méandres de l'oubli. Ce cactus, immobile et pourtant si bien protégé deviendrait alors un assassin et même à cela, il n'y résisterait pas. Le serpent pourrait alors partir, sa vie se serait terminée en beauté.

    Alors non, ce n'était pas les paroles d'un fou, c'était le dernier coup d'un monstre jaloux.

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MessageSujet: Re: Serpent contre cactus, ou tourmentes autour d’un livre. [P.V. Eliott Dinescu]   Sam 25 Aoû - 0:47

Eliott était parti. Loin. Très loin. Et en même temps, il était toujours là. Son corps s’animait, les mots sortaient de sa gorge. Mais c’était des mots creux, dépourvus de toutes émotions. Des mots prononcés par lui qui n’étaient, en un sens, pas vraiment les siens.

Quelque chose s’était rompue en lui, et sa conscience s’en été allée. Il n’était désormais plus le maître absolu de ses mouvements. Et il s’en foutait bien. Il avait laissé la place à un vide, un pantin automate. Il avait préféré se cacher, laissant sa place au pilote automatique. Réfugié dans un coin de son esprit, écarté du danger, il pansait ses plaies dans un calme rassurant, et laissait faire… quoi que ce soit qui régissait son corps à ce moment. Du coin de l’œil, il continuait à suivre le déroulement de l’affrontement. Mais voilà. Maintenant, il se fichait de son issue comme de son premier œuf au plat. Et ce n’était pas comme ci il pouvait encore y faire grand-chose, de toutes manières. Il voulait simplement le voir souffrir comme il avait souffert. Lui renvoyer l’ascenseur. Lui faire mordre la poussière.

Malgré tout, calfeutré dans les retranchements de son esprit chaotique, il ne pouvait s’empêcher de conserver une lueur de curiosité. Jusqu’où iraient-ils ?

L’attaque avait surpris l’ennemi. A vrai dire, elle l’avait stupéfié lui aussi. Mais il était déjà bien trop loin pour laisser transparaître une quelconque réaction. La majestueuse valse de papiers avait au moins eu l’intérêt de le distraire assez pour pouvoir enfin placer ses pions sur l’échiquier. Il avait repris l’avantage. Mais impossible, par contre, de savoir pendant combien de temps il pourrait le conserver. Il fallait agir tant qu’il le pouvait encore.

Lorsque le papier rebaptisé couteau se lova au creux du cou du prédateur désarmé, ce dernier eût un frissonnement si subtil qu’Eliott se sentit un instant emporté par un vertige de plaisir. Il le tenait. Enfin, il pouvait se défendre. Enfin, il pouvait se débattre au lieu d’encaisser. Il n’était plus le lapereau chétif qui cherchait de tout côté une échappatoire. Il avait désormais des griffes. Et il bouillonnait à l’idée de s’en servir.

Pourtant, le monstre ne bronchait pas. Immobile et placide, seule une légère moue des lèvres révélait son mécontentement, et son corps s’était presque imperceptiblement tendu. Mais bien qu’il n’afficha plus la même jubilation qu’auparavant, il ne semblait pas moins se décider à descendre de son piédestal. Son regard était plus grondant et fielleux que jamais.

En son for intérieur, Eliott grimaça un sourire. Qu’il essaye un peu, pour voir, de lui faire encore du mal.

Soudain, alors que la tension atteignait son comble, le démon se décida enfin à bouger. Les sens aux aguets, le binoclard aux yeux vides suivit avec attention son geste, prêt à intervenir si nécessaire. Autour du poignard, sa prise se raffermit en guise d’avertissement. Mais le brun n’en fit rien. Lentement, comme s’il s’évertuait à ne pas effaroucher un petit animal, il remonta sa main, jusqu’à la poser sur la sienne, celle tenant l’arme. L’emprise était douce et aérienne. Glaciale. Tout en autant que les yeux qui le fixaient sans ciller.

Puis l’autre main se leva à son tour, fière et confiante. Et s’abattit.

Aussitôt, la ronde des papiers reprit. Sifflant, virevoltant. Faisant vibrer l’air de leur tranchant. Elle fila droit sur Eliott et le bras qui le menaçait. Mais, elle fut trop lente et seulement quelques estafilades avaient été marquées lorsque la main atteignit sa cible.

Pourtant, ni le bruit, ni la douleur escomptés ne vinrent.

La claque s’était transformée en cajolerie. Le coup brusque en un effleurement délicat. L’enragé devenu enjôleur.

Si la surprise avait complétement bousculé Eliott, son corps n’en montra rien. Ses yeux n’avaient pas quittés ceux de l’assaillant un seul instant et n’avaient pas plus montré d’étonnement. Les feuilles, elles, par contre, se figèrent brusquement dans leur route, restèrent un instant immobiles, pour finalement retomber lentement, comme déboussolées, hésitantes sur la marche à suivre. On eût presque dit qu’elles exprimaient les réactions d’Eliott à la place de sa propre chair.

Et puis l’autre se rapprocha. Encore. Et encore. Oublieux du couteau qui lui menaçait encore la gorge, il continuait de se rapprocher.

Crispée au point qu’il s’en meurtrissait la paume, la poigne d’Eliott sur la feuille effilée semblait hésiter quant à le laisser faire ou l’en dissuader, si bien que la lame appuyait dangereusement sur son cou. Pourtant, le brun ne sembla pas s’en formaliser. Comme s’il n’éprouvait aucune peur. Comme s’il ne ressentait pas la douleur. Une marque – de frottements ou de pression sans doute – apparut bientôt sur sa peau claire, alors que son visage doux et paisible s’arrêtait à quelques centimètres du sien. Son souffle calme et léger déposait de fines caresses sur sa frimousse. Ses yeux malicieux s’encrèrent une fois de plus dans le gouffre qu’offraient ses prunelles vertes. Et son murmure s’insinua dans son être comme un poison dans ses veines.

« Et bien qu'attends-tu ? Vas-y, tue-moi. »

Toujours aucune réaction.

Aucune ? Pas si sûr. En son for intérieur, Eliott était sur le cul. Il se serait attendu à tout sauf à ça. Bien. Le type était visiblement dérangé, ça, il l’avait bien compris. Mais de là à ce qu’il aille jusqu’à se mettre dans une telle situation… Ce gars était malin, pourtant. Trop d’ailleurs, et plus que sournois de surcroît. Alors qu’est-ce qu’il lui prenait ? C’était tout juste s’il ne lui prenait pas l’arme des mains pour se trancher lui-même la carotide. Enfin. C’est tout du moins ainsi qu’Eliott le percevait.
Ses sourcils se froncèrent, alors que l’ennemi au perturbant comportement se redressait de toute sa grandeur. Le libérant de son étreinte et prenant un pas de recul, l’homme le toisa d’un drôle d’air avant de reprendre.

« À moins que tu ne sois trop lâche… Après tout ce n'est pas la première fois que tu te défiles n'est-ce pas ? Tu sais que tu aurais pu la sauver. Tu étais là, tu savais, tu pouvais même prévoir que ça arriverait ! Alors pourquoi tu n'as rien fait Eliott ?! »

Ah. C’était pour ça.

Le brun avait parlé avec tant de folie et de haine dans la voix qu’il n’aurait pas été surprenant qu’il termine sa tirade d’une moquerie cinglante et explose d’un immense rire démentiel comme les grands méchants des dessins animés pour gosses. Mais ce n’était pas un dessin animés pour gosses. Ce mec était vraiment dangereux. Et il ne pouvait plus supporter ses pics, chacun porteur d’une dose de douloureux souvenirs.

Tout cela devait prendre fin.

Immobile au milieu du round, le corps d’Eliott semblait inerte, abandonné. Pendant un moment, il ne fit pas mine de bouger d’un iota. Puis, tout à coup, sa voix s’éleva, rompant le silence, creuse et apathique.


« Bien. Puisque tu insistes. »

Lentement, il s’avança en direction du démon. De celui à cause de qui tout ça avait commencé. Et avec qui tout cela finirait.

Un pas, deux pas. Son emprise sur le couteau se raffermit à nouveau, décidée. Et il fut sur lui. Ce fut rapide. Très rapide. En une fraction de seconde, la lame se coula à nouveau au creux de la gorge de son adversaire, oppressante. Puis, d’un coup vif, la lacéra.

Un cri d’effroi général retentit dans l’assemblée. Plusieurs détournèrent les yeux, d’autres firent un pas en arrière. Une s’évanouie presque.

Pourtant, rien ne se passa. Aucun sang ne gicla. Aucun râle d’agonie ne fut éructé. Rien.
Alors les yeux revinrent sur le garçon aux cheveux verts. Et sur l’arme qu’il tenait en main. L’arme qui n’en était plus une, d’ailleurs. Elle était redevenue un papier ordinaire. Même plus, la feuille semblait étrangement souple, comme du papier journal. Tout à fait inoffensive, en tout cas. Les regards se reportèrent alors sur le grand brun. Son cou était indemne, ou presque. Une unique larme rouge perlait au coin d’une fine entaille qui lui barrait désormais la peau.

Eliott se redressa. Ses yeux brillaient à nouveau. Toujours de tristesse. Toujours de douleur. Mais plus de peur. Il avait choisi de faire front et affrontait avec bravoure son adversaire. Son regard était sûr, bien qu’un peu troublé, stupéfait de sa propre audace. Le demi-sourire qu’il afficha était amer.

« Je viens de te dire. Que je n’étais pas comme toi. » Une inspiration pour garder le contrôle de sa voix. « Si je l’avais tué, elle ne m’aurait jamais pardonné. Et... Moi non plus je ne me serais jamais pardonné d’être devenu comme lui. Un vrai monstre. »


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Isaiah Sullivan
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MessageSujet: Re: Serpent contre cactus, ou tourmentes autour d’un livre. [P.V. Eliott Dinescu]   Mar 11 Sep - 16:31

    «  Bien. Puisque tu insistes. »

    Impossible de décrire quel affreux soulagement il ressentit à cet instant. Un mélange terrible. Comme une bouffée d'air qui l'aurait envahi, le soulevant vers la lueur tant espérée de la délivrance. S'il n'y avait eu que cela, il se serait livré à la mort sans autre cérémonie. Il lui aurait tendu les bras, la laissant venir pour enfin l'arracher de ce monde où il n'aurait jamais dû mettre les pieds. Mais non. Il y avait cet autre sensation. Celle qui le maintenait au sol avec la violence d'un bourreau. Celle qui lui rappelait toute la souffrance liée au treppas. La peur. Une angoisse extrême qui enchaînait chacun de ses pieds au sol. C'était un lâche. Un pauvre fou rêvant de disparaître une bonne fois pour toute, mais incapable d'être son propre bourreau. Il voyait en cette belle occasion la possibilité de faire deux coups en un. Mourir et torturer. C'était la plus belle fin à laquelle il aurait pu pretendre ! Mais alors, pourquoi avait-il si peur ?

    L'orgueil l'empêchait de faire marche arrière. S'il devait en finir là, autant que cela soit avec un minimum de dignité. Il coula un regard froid et méprisant sur le petit Eliott qui s'avançait. Ce n'était qu'une façade pour dissimuler la terreur qui le restreignait à une immobilité totale. Isaiah était fort, un têtu comme jamais, mais au plus près de la fin, il fut incapable de retenir un rictus. Cette petite déformation des lèvres qui les crispent d'amertume.

    Eliott s'approchait, lentement. Comme un pantin dont on tirerait les ficelles avec jubilation. On fait durer l'instant pour donner plus d'ampleur à l'acte final. Pas un instant le condamné ne détourna le regard, trop puant d'orgueil pour admettre qu'il était l'unique responsable de son sort. La foule retient son souffle et c'est l'éclair final. Un mouvement rapide et calculé. La faux tranchante du spectre s'abat sur le serpent résigné.

    Mais rien.

    Isaiah chancela pour la première fois. La lame de la mort n'était plus qu'un papier caressant et de sa gorge, qu'il voyait déjà tranchée, seule une légère balafre rouge rappelait au jeune homme ô combien il avait frôlé la mort. Un instant, son regard se fit hagard, se perdant sur le visage à nouveau expressif d'Eliott. Ce petit nain vert, cet insignifiant cactus avait brièvement fait voler en éclat la carapace de haine où le faible irlandais avait trouvé refuge. Ce fut bref autant que ce fut violent. Il se sentit frissonner, mais l'espace d'une seconde suffit pour qu'il retrouve son regard assassin et toute sa candeur de prédateur. Droit, fort, imposant, il posa ses iris noires de haine sur les belles émeraudes d'Eliott. 

    Le jeune homme avait retrouvé tous ses esprits. Il avait retrouvé toute son expression, cette mine triste et douloureuse qui le faisait apparaitre si faible. La peur l'avait quitté. À vrai dire elle avait même trouvé un nouvel hôte tout aussi confortable. Car si Isaiah ne perdait pas en prestance, le doute commençait à grandir en lui, monstrueux, l'avalant petit à petit. Il n'y a rien de pire qu'un prédateur qui doute. Il perd toute sa prestance pour finir en simple charognard, désespérant de trouver des proie faciles à achever. Le bel irlandais ne comprenait pas. Comment cette petite chose sans goût pouvait-elle être si forte ? Il resta silencieux, attendant que parle le cactus. Un sourire sans joie s'était dessiné sur ses lèvres lorsqu'il ouvrit enfin la bouche. La première phrase fut sans conséquence. Le monstre l'avait déjà bravée une fois, il ne la craignait plus. La seconde fut plus rude.

    «  Si je l’avais tué, elle ne m’aurait jamais pardonné. Et... Moi non plus je ne me serais jamais pardonné d’être devenu comme lui. Un vrai monstre. »

    Le reptile frissonna de tout son être. C'était donc ça. C'était pour elle. Il aimait à ce point là ? Au point de ne pas se trahir, de rester toujours le même, juste pour elle. C'était écœurant. Pourquoi lui ? Pourquoi ce microbe avait le droit d'être aussi fort ?! Et si... Si c'était grâce à elle ?

    « Tss… C'est pitoyable. »

    Le visage d'Isaiah se déforma dans une grimace de rage. Il était jaloux. Jaloux de ce gamin post-pubère qui avait la force de rester lui même, coûte que coûte. Ce mioche sans muscle avait réuss, lui. Il avait trouvé sa place, si courte qu'elle fut, quelques mois ou quelques années peut-être, il y avait eu droit. Cette gamine l'avait chéri et le sentiment avait été réciproque. Bref, mais intense. Un lien fort qui les lie jusque dans la mort. Mais alors pourquoi lui n'y avait-il pas eu droit ? Pourquoi cherchait-il encore ce petit rien qui faisait toute la différence ?! C'était tellement injuste ! Il avait tout fait, tout ! Mais jamais ça n'avait fonctionné, jamais il n'avait ressenti ça !

    La carapace du monstre était brisée. Blessé jusqu'à l'âme, la bête ne répondrait plus de ses actes. 

    Avec la vivacité du cobra et la force du rhinocéros, Isaiah empoigna le col d'Eliott, le tirant violemment près de lui. On avait aucun mal à lire toute la rage qui l'habitait. Mais à y regarder de plus près, ce n'était plus la même colère que celle qui l'avait habitée un peu plus tôt. Il serrait les dents, son visage était plus expressif que jamais. D'un geste abrupte, il secoua le pauvre Eliott avant de lâcher avec hargne :

    « Tu es pathétique ! Tu sais ce qu'elle te dirait si elle te voyais hein ? Si elle voyait comme tu es ridicule et faible ?! Je vais te le dire moi ! Histoire que tu meurs moins idiot ! » Il le secoua une nouvelle fois, cherchant à s'assurer son attention. « Elle dirait que tu es son héros ! »

    Il le repoussa aussitôt avec tout l'aplomb qui lui restait. Ses traits étaient déformés par la douleur et la haine qu'il éprouvait contre lui-même. Quel idiot. Il s'était attaqué à plus courageux que lui et il en payait le prix fort. Eliott avait gagné. Largement. Le monstre était au tapis, plus mal en point que jamais. Isaiah ramassa le cadavre dépecé du livre. Il le lui tendit d'une main mal assurée, tâchant de garder le peu de prestance que lui octroyait son physique. Le regard fuyant, il lui remettait le trophée mérité de sa victoire. 

    Il n'avait plus qu'une chose en tête. Se débarrasser au plus vite de cette tête de gazon, pour pouvoir digérer sa médiocrité à l'écart.

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MessageSujet: Re: Serpent contre cactus, ou tourmentes autour d’un livre. [P.V. Eliott Dinescu]   

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Serpent contre cactus, ou tourmentes autour d’un livre. [P.V. Eliott Dinescu]

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